Dieu n’abandonne personne !
Le 14 décembre aura lieu une démarche jubilaire dans toutes les prisons du monde. A Marseille, le Cardinal Jean-Marc Aveline célébrera une messe aux Baumettes. Rencontre avec le père Martin Kedah, aumônier titulaire des Baumettes pour les hommes.
Pourquoi êtes-vous êtes devenu aumônier de prison ?
J’appartiens à la congrégation des oblats de Marie immaculée. Notre fondateur, Mgr Eugène de Mazenod, évêque de Marseille au XIXè siècle, avait placé parmi ses priorités missionnaires, la visite des prisons, en lien avec sa propre expérience au sein des prisons aixoises. Durant notre formation, nous avons été sensibilisés et formés à l’accueil des « périphéries » si chères au Pape François et parmi celles-ci figurent les détenus. Lors de mes premières années de formation, j’ai passé un an comme visiteur des prisons dans mon pays au Cameroun. Puis il y a quatre ans, notre provincial nous a fait part du fait qu’il y avait besoin d’un aumônier à Marseille et nous a demandé de réfléchir à cette demande. Je me suis senti interpellé et c’est ainsi que je suis venu ici. Cela répondait à un appel de ma congrégation, du diocèse de Marseille et a rejoint aussi une aspiration personnelle. On reçoit un appel mais Dieu ne nous oblige pas, on répond avec ce que nous sommes.
La prison ne vous a jamais fait peur ?
Oui, je ne vais pas le cacher, la prison fait un peu peur au début. Je me rappelle la première fois que je suis entré en prison au Cameroun, et ma première fois ici aux Baumettes, je me posais beaucoup de questions car je pénétrais dans un autre monde, un autre univers avec des codes et des manières de fonctionner différentes.. C’est un univers fermé, chargé d’émotions, avec une atmosphère particulière. Mais très vite, on se rend compte qu’au-delà des murs et des uniformes, il y a surtout des personnes — des êtres humains avec leurs blessures, leurs espoirs, leur besoin d’écoute. Et c’est cette dimension humaine qui prend le dessus sur la peur.
Et en quoi consiste concrètement votre mission ?
Notre première mission est de répondre au mandat de Jésus dans l’Evangile selon saint-Matthieu, 25-36, « j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !”. La présence de l’Eglise auprès des détenus passe d’abord par « la visite », toujours avec l’Evangile au cœur. Pour moi, c’est vraiment la première mission de l’aumônier. Une visite qui invite à se laisser accueillir, écouter et accompagner et ainsi apporter tout un soutien moral et spirituel à ceux que nous rencontrons.
Lorsqu’une personne entre en détention, l’Administration pénitentiaire lui signifie qu’il a droit à l’exercice du culte mais il a doit faire une démarche « engageante » pour cela et doit écrire lui-même une lettre pour demander à intégrer l’aumônerie. Et c’est avec cette liste de demandes que nous constituons la communauté de l’aumônerie catholique Aux Baumettes, ils sont environ une centaine du côté des hommes et une cinquantaine du côté des femmes. L’Aumônerie propose des visites, des ateliers bibliques et la célébration de la messe. En ce qui me concerne, je visite une trentaine de personnes par mois, soit entre 5 et 10 par semaine.
Quelles sont leurs attentes quand il demande à vous voir ?
Lorsque l’aumônier est invité à entrer en cellule, la première chose est de se laisser accueillir, de s’asseoir et d’être à l’écoute. Leur première attente est vraiment cette visite, sans fioriture, ni cérémonial, juste accueillir l’autre. Très souvent, ils me disent « merci d’être venu » ou bien « merci de m’avoir écouté ». Pour eux, c’est l’un des rares moments où le dialogue est confidentiel et libéré de la lourdeur institutionnelle et ils le ressentent comme un véritable espace de liberté. Ils peuvent ainsi se confier sur leurs problèmes et leurs frustrations. Ils réfléchissent aussi beaucoup à la dimension spirituelle de leur vie. La plupart n’était pas pratiquant avant d’être en détention mais entre les murs de la prison, ils ont du temps et ils réalisent que la foi peut être un levier pour avancer et évoluer. Souvent je leur propose un dialogue autour de la parole de Dieu pour voir comment cela résonne en eux. Là, un véritable chemin s’ouvre à eux ! Quelqu’un qui n’allait jamais à la messe devient un fidèle régulier des cultes du dimanche que nous célébrons en prison. Certains me disent que grâce aux célébrations du dimanche, ils trouvent « l’oxygène pour avancer au quotidien » et prendre les bonnes décisions. Certains les décrivent comme « un vrai moment de bonheur » qui change aussi leur rapport avec les autres. L’un d’eux me confiait que son regard changeait quand il croisait certains détenus à la messe, alors ils devenaient vraiment des « frères » et non plus des codétenus. Je pense que c’est vraiment ce que nous souhaitons apporter, une fraternité bienveillante dans ce lieu difficile et violent. Leur foi contribue à développer aussi une forme d’entraide.
Ils sont contents de savoir que l’Eglise pense à eux. Quand nous venons à leur rencontre, qu’ils se sentent parfois rejetés par la société et ont une piètre image d’eux-mêmes face aux actes qu’ils ont commis alors nous intervenons pour leur faire prendre conscience que Dieu n’abandonne personne, que l’Eglise est là pour les prendre tels qu’ils sont et les aider à rebondir et avancer. Rien n’est jamais perdu pour Dieu car nous sommes tous ses enfants.
Est-ce qu’il y a des demandes de baptême en prison ?
Oui, l’année dernière une détenue a été baptisée et pas plus tard qu’hier, chez les hommes, l’un d’eux nous a fait part aussi de son souhait d’être baptisé. Dans le quartier des hommes, la situation est particulière car beaucoup sont en attente de jugement et peuvent quitter les Baumettes du jour au lendemain, donc il n’est pas toujours simple de mettre en place un parcours stable. Il est vrai aussi que beaucoup de détenus sont déjà baptisé mais ont abandonné toute pratique. Ils sont pour la plupart des « recommençants » et redécouvrent la foi en détention. Beaucoup m’assurent qu’à leur sortie, ils ne pourront plus vivre comme si la foi n’existait pas.
Est-ce qu’il y a des passages de la Bible ou des homélies qui les marquent particulièrement ?
Je constate que la personne de Jésus inspire beaucoup les détenus car Il parle beaucoup de liberté mais aussi d’amour et de confiance. Des mots qui les touchent. Après les messes du dimanche, les détenus retiennent les passages de la Bible qu’ils ont entendus. Certaines phrases ont des résonnances particulières pour eux. L’Evangile se vit partout, y compris en prison et la parole de Dieu devient alors pour eux un véritable espace de liberté. Même en captivité, personne ne peut t’empêcher d’aimer et de faire confiance à Dieu. Ils retrouvent en Jésus ces capacités qu’ils avaient perdues. Dans leur quotidien, ils n’ont plus la clé de leur chambre, ils n’ont plus de prise sur leur emploi du temps mais avec l’Evangile, une clé qui n’est pas physique leur est proposée. Celle du secret de la prière qu’ils peuvent construire, celle qui ouvre le chemin pour recevoir et donner le pardon, celle qui laisse entrevoir une liberté plus grande même dans un endroit petit et exigu. Même si c’est plus difficile, ce n’est pas impossible.
Dans cette vie d’enfermement, face à la violence et au remord, est-ce possible de développer une vie intérieure ?
Depuis que je visite les détenus, je réalise de plus en plus la créativité dont peut faire preuve un homme qui est dos au mur. Certains parviennent envers et contre tout à se créer une routine bienfaisante dans laquelle ils prennent deux minutes par jour pour prier malgré le bruit ambiant. D’autres me confient qu’ils ressentent beaucoup de force et de paix quand ils lisent la Bible. Je me rappelle d’un détenu placé à l’isolement qui, lors de ce temps particulier auquel il faisait face, a découvert le Nouveau Testament et avait retenu certains passages par cœur. Cette routine et ces temps de prière habitent leur journée de manière positive car au début de leur incarcération ils sont perdus face au temps qui s’écoule lentement dans leur cellule. L’un d’eux me confiait récemment que dehors il n’avait pas le temps « pour tout ça » mais que maintenant il avait le temps de « faire le bilan de (sa) life » pour mieux rebondir ensuite.
Quelle est la plus grande des souffrances des détenus que vous croisez ?
Leur plus grande souffrance est bien sûr la perte de liberté qui leur donne le sentiment de ne plus appartenir à la famille des humains. L’un d’eux me confiait qu’à sa sortie tous ces choix seront désormais soumis à cette question : « est-ce que ce choix me rend libre ou pas ? ». Il complétait en me disant « oui on peut tout avoir mais quand on n’est pas libre intérieurement et extérieurement, à quoi cela sert ? ».
Une autre souffrance revient souvent dans la bouche des prisonniers, c’est la rupture avec la famille et le sentiment de faire souffrir ses proches. Je suis très touché quand je les entends m’avouer qu’ils ont du remord car ils ont le sentiment d’avoir trahi leur femme, leurs enfants, leurs parents qui avaient confiance en eux. Cette séparation avec les proches se fait plus intense au moment des grandes fêtes comme Noël ou Pâques où beaucoup sont en pleurs. Leurs besoins de liens et de relations vraies sont immenses. Tout cela transparaît notamment lors de la prière universelle qu’ils rédigent pour la messe du dimanche. Ils sont également très sensibles à la situation du monde qui les attriste beaucoup. Tout est amplifié en prison !
Quel est votre plus beau souvenir en tant qu’aumônier de prison ?
Mon plus beau souvenir s’est déroulé à l’extérieur de la prison, ici à Marseille. Je rentrais le soir tard et je vois une voiture s’arrêter à mon niveau. Un jeune en sort et me lance « avec Jésus tout va bien ! ». C’était un ancien détenu qui faisait partie de l’aumônerie. J’étais très touché car il a pris le temps de s’arrêter et nous avons discuté quelques minutes. Il m’a assuré que maintenant qu’il était libre qu’il ferait tout pour ne jamais revenir en détention et m’a surtout demandé des nouvelles des « autres ». Il se reconstruisait petit à petit et ce chant que je leur avais appris « avec Jésus tout va bien » était comme un fil rouge dans sa vie qui l’avait aidé à tenir en détention et qui lui donnait de la force encore aujourd’hui quand ça n’allait pas.
Et qu’est-ce qui est le plus difficile ?
Pour moi, le plus difficile est lorsque je referme la porte de la cellule à la fin de chaque visite, après avoir vécu un moment fraternel. Je lis dans leur regard une certaine résignation face à la réalité et cela me fait toujours un pincement au cœur.
Le 14 décembre prochain se déroulera le Jubilé des prisons, comment préparez-vous cet évènement ?
Déjà en début d’année, à l’ouverture du Jubilé, nous avons eu l’occasion d’évoquer cet évènement avec les détenus, d’autant que le Pape François nous a invité à penser aussi aux prisonniers. Il a d’ailleurs ouvert une Porte Sainte le 26 décembre 2024 dans le centre pénitencier de Rebibbia, à Rome. Aux Baumettes, beaucoup connaissent et apprécient le Pape François pour la proximité dont il a témoigné auprès des détenus notamment lorsqu’il leur a lavé les pieds le jeudi saint. Ce sont des marques d’attention qui les touchent beaucoup. Durant cette année jubilaire, nous avons beaucoup parlé de « l’espérance » dans les ateliers bibliques et c’est un thème qui leur parle beaucoup et ils comprennent qu’on doit d’abord cheminer pour parvenir à l’espérance. Evidemment pour le Jubilé, ils ne peuvent pas se rendre en pèlerinage à Rome mais le 14 décembre se vivra une démarche jubilaire dans toutes les prisons de France. A Marseille, le cardinal Jean-Marc Aveline viendra célébrer une messe dans le quartier des hommes. On prépare activement ce jour-là pour que tous les détenus le vivent au mieux. Nous proposons une neuvaine pour les fidèles à l’extérieur et aussi une démarche jubilaire pour eux à l’intérieur. Ils ont conscience qu’il faut qu’ils se préparent à vivre cette démarche jubilaire pour passer du désespoir de la prison à l’espérance de la sortie.
Propos recueillis par Sophie Lecomte
Publié le 20 novembre 2025 dans A la une
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