Allocution du cardinal Pietro Parolin à Notre-Dame de la Garde

parolin ndg

Allocution au clergé, religieux, religieuses et services diocésains

 

Notre-Dame-de-la-Garde, 24 juin 2022

 

Excellences,

Chers frères prêtres, chers séminaristes, chers religieux et religieuses, chers amis engagés dans la vie diocésaine,

Je vous remercie vivement, cher Monseigneur Aveline, de m’avoir donné la possibilité d’être au milieu de vous pour célébrer le troisième centenaire du vœu que les Échevins de Marseille ont fait en signe de conversion et de confiance au Sacré-Cœur de Jésus.

Le Saint-Père sait que je suis avec vous aujourd’hui. Il m’a demandé de transmettre à chacun de vous sa bénédiction affectueuse en signe de son union avec nous en cette célébration.

Nous rendons grâce aujourd’hui pour la puissante protection que le Seigneur a accordée, il y a trois siècles, à la ville de Marseille qui était alors dévastée par la peste.

Mais notre célébration ne se réduit pas à un simple rappel historique. C’est chaque année que les Marseillais se rendent auprès du Sacré-Cœur, autrefois dans la chapelle de la Visitation, maintenant dans la basilique que vous avez construite en son honneur il y a tout juste 75 ans. Dans la foi et la confiance, vous lui présentez les nécessités du moment.

Quelles sont-elles, ces nécessités, aujourd’hui ?

Bien sûr, nous devons mentionner la pandémie qui frappe le monde entier et qui n’est pas sans analogie avec la peste qui sévissait autrefois par vagues meurtrières. Forts de ce que le Sacré-Cœur a déjà fait pour Marseille en 1722, nous lui demandons avec foi et confiance de protéger Marseille et le monde entier du Covid.

Mais notre supplication veut s’élargir aux horizons que nous contemplons depuis ce haut-lieu de Notre-Dame de la Garde qui veille sur la mer.

D’ici, nous voyons en esprit les bateaux amener de la Grèce antique ces Phocéens qui furent accueillis par la population locale au septième siècle avant Jésus-Christ. Le récit du mariage de la fille du roi celte avec le marin grec venu de loin nous rappelle que la naissance de la ville de Marseille s’inscrit dans la qualité d’un accueil qui n’a pas craint la rencontre de cultures différentes.

Si nous continuons de scruter la mer, nous voyons arriver ces disciples de Jésus que vous aimez honorer. Ils vous ont apporté la foi dans les tout débuts du Christianisme. Marseille est alors devenue une communauté de martyrs, de saints, de moines, de théologiens. À côté de celui de Lazare, votre saint patron, les noms de saint Victor, de saint Jean Cassien, de plusieurs saints évêques dont Eugène de Mazenod, de la bienheureuse Marie Deluil-Martiny, du bienheureux Jean-Baptiste Fouque, pour ne citer que ceux-là, sont inscrits dans votre histoire et dans les pierres de votre ville.

Dès le début, les chrétiens ont remonté le Rhône, faisant de Marseille une base de départ pour l’évangélisation. Ensuite, combien de bateaux sont partis du port de Marseille pour emporter des missionnaires en Afrique et en Asie.

Assurément, pour ces raisons et pour bien d’autres encore, la ville mérite sa devise : « elle resplendit par ses hauts faits ».

*

Ces rappels historiques m’amènent à considérer avec vous quelques défis de l’Eglise qui est à Marseille aujourd’hui.

Vous savez comment, à la suite du Concile Vatican II, nous aimons dire que l’Eglise est Mystère de Communion et de Mission. En cela, nous sommes en pleine syntonie avec l’Évangile dont les deux grands commandements de Jésus sont : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34), et « allez ! de toutes les nations, faites des disciples » (Mt 28, 19).

La mission fait partie de la nature de l’Eglise. Elle est aussi essentielle à la nature du diocèse de Marseille, du fait de son caractère cosmopolite. Au long des siècles, des vagues migratoires successives, à partir du Moyen-Orient et de l’Afrique, ont contribué à construire l’identité de votre ville qui compte, en particulier, de nombreuses populations arménienne, musulmane et juive. Il faut aussi compter les personnes qui se déclarent sans religion.

Or le dernier grand commandement du Seigneur nous envoie auprès de toutes ces personnes qui, sans le savoir encore, ont été sauvées dans la mort et la résurrection de Jésus. Elles sont dans l’attente de la révélation du Christ qui, seul, peut apporter aux hommes la plénitude car il est « le chemin, la vérité et la vie » et nul ne peut aller au Père sans passer par lui (cf. Jn 14, 6). Les disciples du Christ le savent. Nous le savons. Nous en sommes convaincus. À la suite d’Isaïe, ils se présentent devant leur Seigneur et disent : « me voici, envoie-moi » (Is 6, 8). On ne peut être disciple sans être missionnaire.

Une telle mission n’est pas sans exigence. Elle demande en premier lieu qu’en vivant pleinement sa foi, chaque chrétien offre à ceux qui l’entourent un véritable témoignage d’amour. Dieu est amour. À l’époque de la peste, la vénérable visitandine Anne-Madeleine Rémuzat, qui est à l’origine du vœu, a diffusé cette prière : « Ô Cœur de Jésus, abîme d’amour et de miséricorde, je mets en vous toute ma confiance et j’espère tout de votre bonté ».

Pour être missionnaire, l’Église doit être le signe vivant de cet amour. Un amour qui se concrétise dans la communion. Le Seigneur nous a prévenus : c’est en voyant l’unité des disciples dans l’amour que le monde croira que le Père a envoyé son Fils (cf. Jn 17, 21).

Cette communion se vit dans le Christ et autour de l’Evêque qui le représente à un titre particulier. Saint Ignace d’Antioche a insisté sur l’union des prêtres, des diacres et des fidèles autour de leur évêque. Chacun, selon sa vocation propre, est appelé à devenir une pierre vivante de l’édifice qu’est l’Église diocésaine. C’est par cette contribution de chacun que se réalise l’Eglise synodale que désire le Pape François. La cohésion de tous, dans l’Esprit Saint et sous la conduite de l’Evêque, manifeste la vitalité d’un diocèse.

D’une manière toute particulière, je voudrais vous inviter, chers frères prêtres, à développer entre vous une profonde fraternité. Le Saint-Père considère l’amitié sacerdotale comme l’une des plus belles joies de la vie presbytérale (12 mai 2014). En plus d’un soutien puissant pour votre propre vie, la fraternité sacerdotale est un témoignage précieux dans le peuple de Dieu. Mais nous savons qu’elle doit se renouveler sans cesse si elle veut rester vivante et vous permettre d’être des hommes de la communion au milieu de votre peuple.

Dans le contexte d’une ville où les disciples de l’Évangile côtoient tant d’hommes et de femmes qui ne connaissent pas le Christ, le témoignage d’amour jaillit aussi de notre simple présence et de notre manière de mener notre vie chrétienne. C’est le grand enseignement de saint Charles de Foucauld que le Pape a récemment canonisé. Il s’est fait le frère universel par sa vie d’union à Dieu, sa vie de silence, sa vie d’humble communion avec les autres, surtout les plus pauvres.

Frère Charles a compris que les hommes ont besoin de savoir que la source de notre foi se trouve dans notre relation avec Dieu, dans la prière quotidienne. Comme nous ne sommes pas des ermites comme lui, notre témoignage passe à la fois à travers nos liturgies, nos prières communautaires et notre oraison personnelle. C’est là que nous donnons à voir à nos contemporains quelque chose de la transcendance de Dieu qui est en même temps proximité d’amour et de tendresse.

La parole mission contient la notion d’envoi, de sortie, d’aller vers. Nous ne pouvons pas rester dans nos églises ou nos sacristies. Nous ne pouvons pas non plus proclamer l’Évangile depuis la fenêtre de nos presbytères. Sortir, aller à la rencontre : telle est l’exigence de la mission. Nous sommes une Eglise en sortie. Il ne suffit donc pas de côtoyer nos contemporains dans la rue, il nous faut les aborder, les connaître, nous laisser connaître aussi.

Nous avons besoin de nous rappeler que le Seigneur porte un regard d’amour sur tous ces hommes et toutes ces femmes dont certains nous paraissent peut-être très différents, voire inaccessibles. Nous sommes appelés à faire nôtre ce regard d’amour et d’espérance, ce regard empreint d’estime, de respect pour celui que le Seigneur a créé et sauvé. Cet homme, cette femme, cet enfant ont reçu de Dieu des dons qu’il m’appartient de découvrir et d’apprécier. Plus que cela, ils peuvent m’enrichir.

Nous trouvons ici le fondement de la collaboration des hommes et des femmes de bonne volonté dans l’engagement en faveur de l’intégration, de l’éducation, de la justice sociale, de la liberté, de la paix. Depuis plusieurs années, la ville et le diocèse de Marseille donnent un exemple de collaboration dans ce domaine, qui s’est concrétisée en 2020 dans la réunion de Bari, puis en février dernier dans celle de Florence. Les Évêques et les élus des villes du pourtour méditerranéen se sont engagés dans un processus de dialogue et de collaboration en faveur de la paix et du développement dans un contexte de conflits, de migration massive, de pauvreté, de défi écologique.

Toutes ces actions qui visent à développer l’accueil, le dialogue, la collaboration, ne sont pas accomplies seulement à un haut niveau institutionnel, mais aussi à l’échelle des associations, des paroisses, ou encore par des personnes. Elles permettent de se rencontrer, de se connaître, de découvrir les dons qui nous habitent et les raisons qui nous font agir. Par tous ces contacts, les chrétiens, qui ont reçu la lumière de la Révélation, ont l’occasion d’en témoigner par leur attitude et leurs paroles. Ils expérimentent aussi que leurs interlocuteurs sont habités et animés par des vérités semées dans leur cœur par Dieu, vérités dont l’Eglise n’a pas le monopole. Une telle expérience fonde la possibilité d’un dialogue humble et respectueux.

Car la mission est inséparable du dialogue. L’Évangile nous montre que la vie publique de Jésus est un dialogue incessant. Nous le voyons avec Nicodème, la Samaritaine, les malades qui lui demandent la guérison, les scribes et les pharisiens, les chefs des prêtres, l’ensemble du peuple.

Le décret du Concile Vatican II sur l’Évangélisation s’appuie sur l’exemple du Seigneur pour inviter ses disciples à connaître les hommes au milieu desquels ils vivent et à engager conversation avec eux pour qu’ils puissent découvrir, grâce à un dialogue sincère et patient, quelles richesses Dieu a dispensées aux nations (cf. AG, n. 11).

Le Concile nous invite à un tel dialogue, sincère et patient, car nous nous adressons à des personnes libres dont la conscience doit être absolument respectée. Dans l’annonce de l’Évangile, il ne peut y avoir aucune forme de violence, aucune trace de violence. L’homme est fait pour la vérité et la beauté de la vérité est attirante par elle-même. Elle n’a pas besoin d’être imposée. Il appartient donc aux chrétiens de manifester cette beauté par leur propre conversion et par leur capacité de rendre compte respectueusement de leur espérance.

La question se pose du contenu de notre annonce de la bonne nouvelle du Christ. Pour être d’authentiques serviteurs de la Parole, nous devons connaître exactement le message que nous délivrons. Il nous est bon de nous poser cette question : lisons-nous régulièrement l’Évangile et l’ensemble de la Parole de Dieu pour nous en imprégner et la transmettre fidèlement ? Par ailleurs, nous accueillons et faisons nôtre la Révélation par la méditation et la prière, également par l’étude de livres comme le Catéchisme de l’Eglise Catholique, tel ou tel catéchisme de l’Eglise de France, ou tel ouvrage biblique, théologique, spirituel. Les mots de la foi doivent être transmis avec simplicité. Mais la simplicité exige d’abord une connaissance précise pour que les images utilisées reflètent la Vérité révélée de manière juste. Le catéchisme Youcat en est un exemple.

Pour que notre parole soit audible de la part de nos contemporains, il faut aussi connaître leur manière de penser, de s’exprimer, leurs préoccupations, leurs idéaux, leurs attentes. Le Verbe de Dieu s’est fait l’un de nous pour se mettre à notre portée. Il a parlé le langage de ses contemporains, il a employé les paraboles et les allégories qu’ils étaient capables de comprendre. Telle est la pédagogie de Dieu, telle doit être aussi notre pédagogie.

Dans cette immense tache de l’Évangélisation qui doit informer toutes nos actions quotidiennes, toutes nos rencontres, nous savons que nous ne sommes pas seuls. Nous croyons que l’Esprit Saint habite notre cœur et celui de notre interlocuteur. Nous demandons à l’Esprit de nous inspirer les paroles qui conviennent, et nous lui demandons en même temps d’agir dans le cœur de notre interlocuteur pour que nos paroles portent tout leur fruit de lumière et d’amour.

Dans sa grande prière après la cène, Jésus a prié non seulement pour ses disciples, mais aussi pour tous ceux qui, grâce à la parole de ses disciples, croiront en lui. Cette prière nous donne une grande assurance. Jésus a prié et il intercède encore aujourd’hui auprès de son Père en faveur des disciples missionnaires que nous sommes et aussi en faveur de tous ceux à qui nous adressons l’annonce de l’Évangile. C’est beau ! Jésus prie pour nous ; il nous porte vraiment dans sa prière. À notre tour, nous sommes appelés à imiter Jésus, ou plutôt à entrer dans sa propre intercession. C’est une preuve de maturité spirituelle que de prier pour ceux que nous rencontrons, pour ceux qui habitent notre immeuble, notre quartier, notre paroisse, notre ville, pour ceux avec qui nous travaillons. Nous les portons aussi dans l’Eucharistie lorsque nous disons, par exemple dans la deuxième anaphore : « Sur nous tous enfin, nous implorons ta bonté ». Les Marseillais, qui prient avec les paroles d’Anne-Madeleine Rémuzat, savent que le Cœur de Jésus est un abîme d’amour et de miséricorde. Ils ont confiance que la puissance diffusive de la miséricorde peut atteindre les cœurs les plus lointains.

Puisque nous sommes dans cette Basilique de Notre-Dame de la Garde, je voudrais conclure mon intervention en me tournant vers la Vierge Marie. Depuis un peu plus de huit siècles, Marie étend sa protection maternelle, depuis cette colline, sur la ville entière de Marseille et sur tous les marins qui sont en mer. Les ex-voto qui nous entourent en témoignent de manière touchante. Vous l’appelez affectueusement votre « Bonne Mère ». Ce seul vocable est évangélisateur car c’est le propre de la mère d’entourer son enfant de son amour bienveillant, encore plus peut-être si celui-ci est malade, égaré, voire méfiant. Qui peut résister à l’amour d’une mère ?

Vierge Marie, Notre-Dame de la Garde, Bonne Mère,

nous nous tournons vers toi en toute confiance, en ce troisième centenaire de la protection de la ville par ton Fils. Regarde tes enfants qui vivent et travaillent au pied de cette colline.

Entoure chacun de ta bonté maternelle, viens au-devant de chacun de leurs besoins, donne une grande ardeur missionnaire aux disciples de ton Fils.

Du haut de cette colline, étends ton regard sur tous les peuples qui vivent autour de la Méditerranée, affermis leur désir de collaborer en vue de la paix, de la justice, de la protection de notre planète. Intercède auprès de Dieu pour que cesse toute guerre.

Fais resplendir sur chaque habitant de Marseille la lumière de l’Évangile, pour la gloire et la joie de ton Fils, vers lequel ce peuple se tourne encore aujourd’hui pour rendre grâce et renouveler sa confiance.

Amen

Cardinal Pietro Parolin

Télécharger le discours en version PDF : Discours Cardinal Parolin Clergé Services Diocésains


Crédit Photo : Gaël Barrera

Publié le 28 juin 2022

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