Conférence sur la synodalité – P. Xavier Manzano

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Le 8 septembre 2020, notre archevêque a lancé notre Église diocésaine dans une démarche synodale et mariale. Il s’agissait de se mettre à l’écoute, avec Marie, de ce que l’Esprit dit à notre Église, pour une période dont nous ne pouvons pas encore prévoir le terme. Dans cet esprit, un certain nombre de fiches ont été envoyées pour nourrir cette écoute. Mais, plus encore, a été lancé un programme de visites pastorales à caractère synodal des secteurs. Celle du secteur Nord est en passe de s’achever et celle du secteur Sud va bientôt commencer : d’autres suivront bien évidemment. Une démarche du même type a été également lancée pour la vie consacrée du diocèse.

Et voilà que le Pape François déclare son intention de rassembler un nouveau Synode des Évêques sur le thème « Pour une Église synodale : communion, participation et mission » qui se tiendra en 2023. Le Saint-Père a souhaité que, pour le préparer, toutes les Églises
diocésaines entrent, à partir du 17 octobre dans une phase de consultation et, plus encore, d’écoute. Il va sans dire que cette phase, dont on vous a décrit le processus, ne peut que féconder notre propre démarche et lui donner son sens profond. Le but est de faire de la synodalité un mode d’existence ordinaire de l’Église. Mais encore faut-il savoir de quoi il s’agit et dans quelle expérience spirituelle cette dimension s’enracine.

1. AVEC MARIE : LA « DOUBLE ÉCOUTE »

1.1. Marie, l’Église et… chacun de nous

Si ce que l’on appelle synodalité n’est pas simplement un mode d’organisation de l’Église ou bien encore une activité ecclésiale parmi d’autres, mais bien une note distinctive de sa nature et de son mystère, alors cela peut signifier que la figure de Marie constitue une source pour bien saisir cet aspect essentiel. Pour s’en approcher, un rappel typologique peut s’avérer important : celui que la Tradition instaure entre Marie, l’Église et toute âme chrétienne. L’auteur le plus explicite en la matière est sans aucun doute Isaac de l’Etoile (v. 1120-1178).
Celui-ci écrit : « … dans les Ecritures divinement inspirées, ce qui est dit universellement de cette vierge qu’est l’Eglise, l’est aussi de Marie singulièrement ; et ce qui est dit d’une façon spéciale de Marie vierge mère, s’étend à bon droit en un sens général à l’Eglise vierge mère : en sorte que, lorsqu’on entreprend de parler de l’une ou de l’autre, ce qu’on en dit s’applique à l’une et à l’autre presque indifféremment et d’une façon mêlée ». Et il ajoute : « Chaque âme, fidèle aussi, est épouse du Verbe de Dieu, mère, fille et sœur du Christ. Chaque âme fidèle doit être dite vierge et féconde. La même chose est donc dite universellement pour l’Eglise, spécialement pour Marie, singulièrement pour l’âme fidèle », avec cette étonnante conclusion : « Dans le tabernacle du sein de Marie, le Christ est demeuré neuf mois. Dans le tabernacle de la foi de l’Eglise, il demeure jusqu’à la consommation du siècle. Dans la connaissance et l’amour de l’âme fidèle, il demeurera dans les siècles des siècles »

1.2. Le « chemin ensemble » de Dieu et de l’humanité

Cette typologie, fondée théologiquement sur le fait que Marie est tout à la fois la mère du Christ, le oui de la foi de l’Église et la première « âme fidèle », instaure une dimension fondamentale pour la compréhension de la synodalité, à savoir le vis-à-vis entre Dieu et l’humanité dont l’Église est l’organe. Ce vis-à-vis entend d’abord exprimer une écoute dont il faut rappeler immédiatement qu’elle est mutuelle et qu’elle rive l’un à l’autre les deux partenaires. Ceux-ci font désormais chemin ensemble (syn-odos), ce qui signifie le mot « synode ». En effet, comme le rappelle le concile Vatican II, l’acte de la Révélation divine est bien un dialogue entre Dieu qui prend l’initiative de s’offrir et l’être humain qui répond du cœur même de sa condition : c’est bien ce qu’entend désigner la bienheureuse ambiguïté du terme
« foi » qui signifie tout à la fois le don de Dieu et la réponse de l’être humain. L’acte fondamental du « chemin ensemble » que suppose l’Alliance est bien l’écoute qui constitue le premier commandement : « Ecoute, Israël, … » (Dt. 6, 2). Mais cette écoute de l’être humain
se fonde sur l’écoute dont Dieu a honoré son peuple pour le sauver : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses » (Ex. 3, 7). Et, si cette écoute mutuelle a pu se donner dans l’expérience du peuple d’Israël, c’est en vertu de l’intention créatrice de Dieu, premier appel lancé à l’humanité, auquel celle-ci répond en criant vers son Créateur, notamment dans ses angoisses et ses détresses, face aux dangers qui menacent l’intention créatrice de Dieu.

1.3. Marie, servante de l’écoute

C’est bien cette écoute mutuelle que l’Évangile selon Saint Jean met en exergue avec le récit des noces de Cana (Jn. 2). Marie y apparaît, comme ailleurs, comme l’une de ces anawim, les « pauvres du Seigneur », qui savent qu’ils ne peuvent rien d’eux-mêmes et que l’avenir de
l’humanité est suspendu au salut de Dieu. Sa virginité, rappelée explicitement dans les Synoptiques, est bien l’expression de cette impuissance que seul Dieu peut rendre féconde. Aux noces de Cana, en contexte évident d’alliance, Marie ne peut, du fond de sa sensibilité à cette misère humaine, que dire à Jésus un manque : « Ils n’ont pas de vin » (Jn. 2, 3). Là encore, le cri de l’humanité, dont Marie, pauvre du Seigneur, est l’interprète, revient au cœur de l’Alliance établie entre l’humanité et son Créateur. La réponse immédiate de Jésus est dure : « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore arrivée ». S’il est permis de mettre en contact la tradition johannique avec la tradition synoptique sans avoir fait les « présentations », il est difficile de ne pas mettre cette étrange réponse avec celle que Jésus fait à la Cananéenne qui implore la guérison de sa fille : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt. 15, 24) et ensuite : « Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens » (Mt. 15, 26). Pourtant, malgré ces deux fins de non-recevoir, Jésus s’exécute : il donne le vin et il guérit la fille de la Cananéenne. Cette dernière nous donne peut être le secret de cette soudaine volte-face de Jésus : c’est dans la foi qui crie vers Dieu que Jésus reconnaît la voix de son Père qui écoute son peuple, qui vient au secours de sa créature. L’expression par Marie du manque et de la détresse qui en découle pour ceux qui vivent les noces résonne pour Jésus comme la voix du Père qui le pousse faire venir l’Heure, c’est-à-dire le moment du salut. Jésus prend conscience de sa mission au fur et à mesure de l’écoute qu’Il a de la détresse du peuple, dont Marie est l’avocate et l’interprète. Et, parce qu’Il répond et entre dans l’heure que le cri de Marie a ouverte, Il dispose l’humanité à l’écouter : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn. 2, 5). Là encore, il est possible de rapprocher cet échange de ce que les récits synoptiques du baptême de Jésus s’essaient à nous dire. Le Christ est descendu dans les eaux du Jourdain, où l’humanité s’est lavée symboliquement de ses péchés et de ses blessures, et Il a comme contracté, Lui qui est sans péché, cette impureté et cette détresse. Il l’a prise sur Lui et en Lui. Il l’a écouté. Et c’est précisément quand Il remonte du Jourdain que l’Esprit se manifeste et que la voix du Père se fait entendre, à destination de toute l’humanité, une voix qui l’accrédite comme Fils. Ce Fils, la même voix du Père le manifestera à la Transfiguration où, dans une scène parallèle au baptême, elle déclare : « Celui-ci est mon Fils, écoutez-Le » (Lc. 9, 35). On se souviendra ici avec profit de la distinction traditionnelle entre fides quae (creditur) et fides qua (creditur), la première désignant l’objet de la foi, à savoir Dieu qui se donne, et la seconde, l’acte de l’adhésion à cet objet.
Cette double écoute, dont nous pourrions trouver bien d’autres signes et dont Marie apparaît comme la figure et l’organe, crée donc entre Dieu et l’humanité un chemin commun : Dieu écoute l’humanité, notamment dans sa détresse et son accablement, et cette écoute, qui se
traduit dans l’œuvre du salut, appelle l’être humain à écouter Dieu, s’il veut s’ouvrir un avenir.
Si l’on revient à la typologie que nous décrivions au début, Marie apparaît comme la première figure qui manifeste ce qu’est la nature et le ministère de l’Eglise : elle est au service de ce cri de l’humanité et de la manière de Dieu de l’écouter. Marie et l’Eglise sont au service de cette double écoute dont chaque personne est appelée à devenir le lieu : chaque être humain est appelé à vivre cette expérience du salut qui consiste à découvrir dans la libération de son cri Dieu qui l’écoute.

2. SENTIR AVEC L’ÉGLISE

2.1. Synodalité et « sens de la foi »

En regardant Marie, nous sommes donc invités à entrer dans la même démarche qu’elle et, avec elle, de « sentir avec l’Église », c’est-à-dire entrer dans cette double écoute entre Dieu et l’humanité. Inspiré de manière évidente par la spiritualité ignatienne, le Pape François a fait du sentire cum Ecclesia l’un des points cardinaux de sa pastorale et de sa réflexion. Et il ne faut pas faire mille enquêtes pour se rendre compte que c’est bien cette intuition traditionnelle qui anime son désir d’explorer et de mettre en œuvre la synodalité. Nous pouvons en retracer le fondement lorsqu’il déclarait : « C’est comme avec Marie : si nous voulons savoir qui elle est, nous nous adressons aux théologiens ; si nous voulons savoir comment l’aimer, nous nous adressons au peuple »
On pourrait en dire autant de tous les mystères de la foi. Derrière cette conviction, se profile la notion théologique de sensus fidelium que le Pape décrit ainsi : « Il s’agit d’une sorte d’« instinct spirituel », qui permet de sentire cum Ecclesia et de discerner ce qui est conforme à la foi apostolique et à l’Esprit de l’Évangile. Assurément, le sensus fidelium ne peut pas être confondu avec la réalité sociologique d’une opinion majoritaire, cela est clair. C’est une autre chose ». Et, pour mieux le décrire, il renvoie au Concile Vatican II : « Le Peuple saint de Dieu participe aussi de la fonction prophétique du Christ ; il répand son vivant témoignage avant tout par une vie de foi et de charité, il offre à Dieu un sacrifice de louange, le fruit de lèvres qui célèbrent son Nom (cf. He 13, 15). La collectivité des fidèles, ayant l’onction qui vient du Saint (cf. 1 Jn 2, 20.27), ne peut se tromper dans la foi ; ce don particulier qu’elle possède, elle le manifeste moyennant le sens surnaturel de foi qui est celui du peuple tout entier, lorsque, « des évêques jusqu’aux derniers des fidèles laïcs », elle apporte aux vérités concernant la foi et les mœurs un consentement universel. Grâce en effet à ce sens de la foi qui est éveillé et soutenu par l’Esprit de vérité, et sous la conduite du magistère sacré, pourvu qu’il lui obéisse fidèlement, le Peuple de Dieu reçoit non plus une parole humaine, mais véritablement la Parole de Dieu (cf. 1 Th 2, 13), il s’attache indéfectiblement à la foi transmise aux saints une fois pour toutes (cf. Jude 3), il y pénètre plus profondément par un jugement droit et la met plus parfaitement en œuvre dans sa vie »

2.2. Le « sens de la foi » en toute expérience

Chez le Pape François, c’est l’appartenance à un peuple et la connexion affective avec lui qui donne à l’ensemble du peuple chrétien un instinct de la foi et une manière immédiate de connaître ce que suppose cette double écoute dont nous parlions. En ce sens, la synodalité
s’enracine dans ce « sens de la foi ». Toute expérience de Dieu, notamment quand elle émarge à l’exultation du Christ : « Père, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Lc. 10, 21), témoigne du trésor de ce que l’Esprit opère dans les cœurs. Et, en particulier, quand cette expérience est trempée dans celle de la pauvreté, lorsque la double écoute à laquelle nous faisions allusion devient fait concret de vie, alors ce trésor est d’autant plus inévitable et, pourrions-nous dire, infaillible. Nous pourrions aller encore plus loin en disant que cette expérience de Dieu ne s’arrête pas aux frontières visibles de l’Église. En effet, celle-ci a d’une part toujours tenu que l’expérience de bon sens, de réflexion honnête et de recherche véritable constituait, même en-dehors de l’Église visible, un témoignage de la Tradition par laquelle la Révélation se vit dans l’humanité. Mais, d’autre part, elle tient aussi que « nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal ». Les expériences culturelles et religieuses sont donc concernées par cette expérience de Dieu et de la Révélation. L’écoute de tout cela est une tâche primordiale de l’Église si elle veut entendre ce que l’Esprit lui dit et à quoi il l’appelle.
On peut donc dire que la synodalité consiste dans une expérience permanente fondée sur ce que le Pape François déclarait également : « Il n’y a pas d’identité pleine et entière sans appartenance à un peuple. Personne ne se sauve tout seul, en individu isolé, mais Dieu nous
attire en considérant la trame complexe des relations interpersonnelles qui se réalisent dans la communauté humaine. Dieu entre dans cette dynamique populaire. Le peuple est sujet. Et l’Église est le peuple de Dieu cheminant dans l’histoire, avec joies et douleurs. Sentire cum Ecclesia (sentir avec l’Église), c’est, pour moi, être au milieu de ce peuple. L’ensemble des fidèles est infaillible dans le croire, et il manifeste son infallibilitas in credendo à travers le sens surnaturel de la foi de tout le peuple en marche. (…) Quand le dialogue entre les personnes, les évêques et le Pape va dans cette direction et est loyal, alors il est assisté par l’Esprit Saint ». A la lumière de ces propos, on peut considérer que l’expérience de synodalité consiste à écouter et collecter le trésor précieux de l’expérience que chaque être humain fait, d’une manière ou d’une autre, de cette double écoute de la Révélation, afin d’en discerner la trame et le dessein pour y conformer la vie et le chemin de l’Église.

2.3. L’écoute du sens de la foi dans l’Église diocésaine

Ce que le Pape dit, à la lumière de la Tradition, de l’ensemble de l’Église doit donc se vérifier dans notre Église diocésaine qui en est la manifestation ici à Marseille, Aubagne et La Ciotat. Le peuple concret qui constitue notre Église en devenir est le sujet de ce sens de la foi qu’il s’agit d’écouter pour y discerner comment la Révélation y travaille et quels chemins l’Esprit y dessine. Demander à chacun, et notamment à ceux qui souffrent, se battent, s’en sortent, ce qu’ils pensent du Christ, quels désirs aussi ils portent dans leur existence, est une manière privilégiée pour l’Église de se mettre à l’écoute du sens de la foi. C’est uniquement à ce prix qu’elle pourra toujours se réformer en s’ajustant au travail de l’Esprit, quitter les querelles qui n’intéressent qu’elle et en déduire ce dont elle doit être dotée, à tout niveau (structurel, spirituel, matériel) pour toujours mieux répondre aux appels de Dieu et du monde. C’est là qu’elle pourra rendre ce service gratuit, fondé sur l’obéissance de la foi et de la charité, qui constitue le fond propre de sa mission et la condition même de la crédibilité de son témoignage.

CONCLUSION : SYNODALITÉ ET COMMUNION

Vivre le mystère de l’Église de manière synodale consiste donc à prêter l’oreille à toute expérience de Dieu et à lui permettre, où qu’elle se trouve et quelque manière qu’elle se manifeste, à s’exprimer. Chaque être humain, même en-dehors des frontières « visibles » de l’Église, a une possibilité et une manière de le faire, en exprimant ses joies et ses peines, ses désirs et ses rêves, sa position aussi par rapport aux questions fondamentales de l’existence.
L’expérience de synodalité consiste donc d’abord à faire émerger ces trésors que l’Esprit a disséminés dans tous les cœurs et à les amener à la communion. En effet, chacun de ces trésors est unique mais il est aussi insuffisant au regard de la grandeur incommensurable du mystère divin dont il témoigne. Pour prendre sens, il ne doit pas être l’expression de quelqu’un qui croit avoir mis Dieu « dans sa poche ». Mais il doit au contraire entrer en contact avec les autres « trésors », c’est-à-dire ce que d’autres, habités par la même expérience, en ont aussi quelque chose à manifester d’original. C’est dans la rencontre, le débat et la communion, nés de la collection de tous ces « trésors », que pourra se manifester ce que l’Esprit dit à notre Église. C’est ainsi que cette dernière pourra, avec le concours de tous, ajuster sa mission et son fonctionnement à ce que les cris du monde, où elle doit reconnaître l’appel de son Seigneur, exigent d’elle comme réponse. En écoutant ces cris, elle pourra aussi en faire l’offrande à ce même Seigneur qui écoute son peuple.


Conférence sur la synonalité du P. Xavier Manzano au format PDF

Publié le 10 mars 2022

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