Prière pour demander la paix

Bienvenue à vous tous, chers amis, vous qui êtes venus spécialement cet après-midi afin de prier pour la paix dans le monde, et vous qui, selon une belle et antique tradition des Marseillais de tous bords, êtes montés, comme chaque premier janvier, à Notre-Dame-de-la-Garde, pour rendre visite à notre Bonne Mère, lui confier l’année nouvelle, avec nos soucis et nos espérances ! Comme il est beau ce sanctuaire qui voit affluer, tout au long de l’année, des pèlerins de tous âges et de toutes conditions, de toutes langues et de toutes cultures, jeunes mariés débordants de projets, nouveaux nés portés par leurs parents, marins venant rendre grâce ou confier leur prochain équipage, touristes, croisiéristes, supporters de l’OM, et toute cette foule bigarrée de religions et convictions diverses mais qu’un même élan vers le ciel conduit au sommet de cette auguste colline, venant chercher tour à tour réconfort, consolation, espérance et y trouvant souvent l’amorce d’une profonde conversion du cœur.

C’est Raoul Follereau, bien connu pour son combat contre la lèpre et la pauvreté, avait écrit le 1er septembre 1964 au Secrétaire général de l’ONU, pour lui demander que « toutes les nations présentes à l’ONU décident que chaque année, à l’occasion d’une Journée Mondiale de la Paix, elles prélèveront sur leur budget respectif ce que leur coûte un jour d’armement, et le mettront en commun pour lutter contre les famines, les taudis et les grandes endémies qui déciment l’humanité ». Quel beau projet ! Et que le monde serait plus beau s’il avait été mis sérieusement à exécution ! Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire et il ne faut pas baisser les bras. En 1964, l’Église catholique était en plein concile Vatican II. Le pape Paul VI relaya cet appel et la campagne de pétition organisée par Raoul Follereau recueillit la signature de trois millions de jeunes, originaires de 125 pays, qui appuyaient cette démarche. Encouragé par cet élan, le pape Paul VI institua la première journée mondiale de prière pour la paix le 1er janvier 1968.

En ce premier janvier 2023, j’ai souhaité vous inviter à venir tout spécialement ici, à Notre-Dame-de-la-Garde, prier pour la paix. Je remercie les représentants des autres confessions chrétiennes qui se joignent aux catholiques et je remercie tous les catholiques de différents rites présents à Marseille, qui sont souvent originaires de pays où la violence et la guerre ne cessent de faire des ravages dans les populations. Je salue ceux qui parmi nous professent une autre religion ou n’en confessent aucune. Comme le disait le bon pape Jean XXIII, qui publia le 11 avril 1963, il y a bientôt 60 ans, la première grande encyclique pour la paix, Pacem in terris, l’engagement pour la paix ne concerne pas seulement les croyants, mais tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté. Nous allons donc prier pour la paix en Ukraine, bien sûr, et je salue la communauté ukrainienne gréco-catholique de Marseille, avec son curé le P. Mykola. Depuis le déclenchement du conflit par l’invasion des armées russes le 24 février 2022, cette guerre a sans doute déjà causé la mort de plus de 100.000 personnes de chaque côté des belligérants, et celle de plusieurs dizaines de milliers de civils[1]. Et en s’en prenant aux civils ukrainiens, les privant d’électricité, de chauffage, d’eau et de nourriture, le cynisme du gouvernement russe, s’alliant à l’hiver dans le but de punir un peuple, est effrayant, comme le Pape François ne cesse de le redire. « À la suite de l’invasion russe, 14 millions d’Ukrainiens ont déjà été contraints de fuir leurs foyers », m’écrivait ces jours-ci Mgr Boris Gudziak, l’archevêque gréco-catholique ukrainien de Philadelphie, qui vint souvent à Marseille ces dernières années. « Notre solidarité avec eux est un reflet de la solidarité de Dieu avec toute l’humanité. Dans sa Nativité, le Dieu éternel et tout-puissant a voulu naître sous la forme d’un enfant sans défense et vulnérable. […] Aujourd’hui, il souffre avec le peuple ukrainien et avec tous ceux qui éprouvent peine et souffrance. Il pleure la mort des innocents, partage le désespoir de ceux qui sont sans refuge, réconforte les veuves et les orphelins, et soutient ceux qui défendent la vérité. »

La paix en Ukraine, donc. Mais aussi la paix pour le peuple russe. Car tous les peuples, quoiqu’en disent leurs dirigeants, souvent trop corrompus pour être clairvoyants, « demandent la paix et non la guerre, le pain et non les armes, le soin et non l’agression » comme le disait récemment le cardinal Parolin. Mais il nous faut aussi prier ce soir pour la paix en bien des pays du monde, sur tous les continents. En Éthiopie, où le conflit sanglant qui oppose des groupes ethniques depuis novembre 2020 a conduit au déplacement de plus de 2 millions de personnes[2]. Au Yemen, où un conflit des plus dramatiques a débuté en 2011, après ce que l’on avait appelé, avec trop d’optimisme, un « printemps arabe ». La guerre civile qui ravage le pays, sur fond de rivalités entre l’Iran et l’Arabie saoudite, a déjà fait plus de 380.000 morts[3].

Prions aussi, tout particulièrement, pour la paix en Arménie. En septembre 2022, de nouvelles incursions de l’armée de l’Azerbaïdjan ont réveillé la crainte de l’anéantissement pur et simple chez les Arméniens. Depuis son indépendance en 1991, l’Arménie vit un destin tragique, dont l’hymne national exprime la douleur : « Frère, voici un drapeau pour toi. Je l’ai fait de mes mains les nuits où je ne dormais pas. Je l’ai lavé de mes larmes… »[4]. Elle dit la souffrance d’un pays martyr, mais aussi la résilience et l’espérance d’un peuple chrétien, fier de son identité et ancré solidement dans sa foi. Je salue les Arméniens, si nombreux à Marseille, et leur exprime notre profonde solidarité.

Il nous faut aussi prendre dans notre prière le Myanmar, ancienne Birmanie, à cause de la répression terrible qui sévit après le coup d’État militaire survenu en février 2021 et qui a déjà fait 2.000 morts et près de 700.000 déplacés[5], notamment des musulmans Rohingyas, qui attendent toujours que justice leur soit rendue et que leurs droits soient protégés, cinq ans après le début d’une vaste campagne de massacres, de viols et d’incendies criminels menée par l’armée du Myanmar dans l’État de Rakhine, dans le nord du pays. Le Pape François était allé les rencontrer dans des camps au Bangladesh en 2017. Et je sais que l’épouse d’un des diacres permanents de notre diocèse, qui est sage-femme, est allée plusieurs fois en mission dans ces camps pour apporter son aide. Je l’en remercie.

Nous pouvons également prier pour la paix en Haïti. Nous accueillons à Marseille plusieurs prêtres haïtiens et souvent, avec pudeur et discrétion, ils témoignent de leur immense douleur de savoir leur peuple, déjà éprouvé par tant de calamités, être aujourd’hui emporté dans une spirale de violence et d’insécurité depuis juillet 2021, après l’assassinat du Président Jovenel Moïse. Que ce peuple est pauvre et affligé ! Ne l’oublions pas !

N’oublions pas non plus les Ouïghours, ces turcophones majoritairement musulmans installés en Chine dans la région du Xinjiang et qui, bien qu’ils soient l’une des 56 ethnies reconnues par la République populaire de Chine, font l’objet de répressions fondées sur leur appartenance ethnique de la part des autorités. 1200 condamnés à mort ont été exécutés depuis 2017 et, selon l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, 12% de la population sont détenus dans certains districts du Xinjiang, soit un taux 64 fois plus élevé que le taux de détention moyen en Chine[6].

Prions aussi, frères et sœurs, pour la paix en Syrie et dans tout le Proche-Orient. Là, ce sont souvent les chrétiens qui sont persécutés à cause de leur foi. Je voudrais saluer tout particulièrement les communautés chaldéenne, syriaque, melkite, maronite et gréco-catholique qui sont à Marseille et qui proviennent de cette région du monde. Merci pour le témoignage de votre foi et de votre persévérance. Dans cette région, des musulmans payent aussi un lourd tribut à la guerre et à la corruption. On estime que depuis 2011, la répression a fait quelque 380.000 morts et 200.000 disparus en Syrie[7]. La moitié de la population a été déplacée. Et cela nous amène à prier pour le Liban, ce cher Liban ! Le poids que représente pour le pays la présence d’un nombre trop élevé de réfugiés syriens, joint au cynisme d’une classe politique corrompue, fait de ce pays, qui fut un havre de paix et de prospérité économique, une terre meurtrie et épuisée.

Il nous faut aussi prier pour la paix en Afrique, notamment à cause des violences dues aux djihadistes dans plusieurs pays du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Soudan) et ailleurs, comme en Somalie ou au Mozambique. Mais il y a aussi la guerre au Congo, où les violences, liées à d’autres facteurs locaux, ont produit le plus grand nombre de déplacés dans le monde. Et nombre de ces déplacés fuyant la guerre finissent, après une éprouvante traversée du désert saharien, dans l’enfer des prisons libyennes, exploités par des mafias sans scrupule, elles-mêmes protégées par des conventions avec l’Union européenne, qui rendent de plus en plus difficile l’action des Organisations non gouvernementales qui, selon les règles les plus élémentaires du droit maritime international, s’emploient à secourir les personnes abandonnées sur des embarcations éphémères en Méditerranée centrale. Un rescapé ivoirien de 12 ans, secouru en novembre 2021, témoignait ainsi : « La liberté n’existe pas en Libye, nous sommes tous enfermés. J’ai été forcé à travailler, battu, et je recevais à peine de quoi me nourrir. Je ne savais pas que nous serions si nombreux sur l’embarcation, mais je n’ai pas pu refuser de monter à bord car ils avaient des armes. Personne ne savait naviguer. Je suis parti parce que mes parents n’avaient pas d’argent. Je ne voulais pas aller en Europe, mais je n’avais pas d’autre choix. » Cet été, l’un de nos séminaristes marseillais est allé passer quelques temps à Lampedusa, pour se rendre compte de cette misère et apporter son aide. Qu’il en soit remercié. Et ici-même à Notre-Dame de la Garde, sur l’esplanade du bas, grâce au travail acharné d’un autre diacre permanent de notre diocèse, existe une stèle qui nous invite à prier pour tous les marins disparus en mer, et spécialement les migrants qui meurent en Méditerranée. Une rescapée camerounaise de 27 ans témoigne des violences inouïes subies en Libye : « À un moment donné, le viol n’avait plus aucune signification pour moi. Je les laissais faire. Si tu refuses, ils peuvent te tuer. Ça arrive tous les jours. Si tu as de la chance, ils peuvent te vendre. J’avais une amie qui n’a pas eu de chance. L’homme qui l’a achetée était encore plus pervers que les gardiens de la prison. Elle n’a pas survécu. J’ai des brûlures de cigarettes partout. Je porte les preuves de ces violences sur tout le corps. Je me disais que, si les garde-côtes libyens venaient nous intercepter, je me jetterais à l’eau. »

Voilà, frères et sœurs, l’amère réalité de notre monde ! Et encore, je n’ai pas été exhaustif, n’évoquant pas, par exemple, les ravages causés par les mafias de la drogue en Amérique centrale et latine, ni les autres formes de violence, plus discrètes mais souvent plus sournoises, dans les pays d’Amérique du Nord et d’Europe. Ne fermons pas les yeux. Ne nous laissons pas gagner par l’indifférence. Mais ne cédons pas non plus au découragement. Notre présence ce soir est le signe de notre volonté de prier pour la paix. Que ce temps de recueillement que nous allons vivre soit l’expression de notre profonde solidarité avec ceux qui souffrent. Qu’il nous permette aussi de nous engager au service de la paix, qui passe toujours par le respect de la dignité de toute personne humaine, et ce depuis la conception jusqu’à la fin de la vie, et par le souci de l’unité de la famille humaine, c’est-à-dire, en particulier, la lutte contre le racisme.

Prions aussi pour la paix dans nos familles, pour la paix sociale dans notre pays, la France, et pour la paix en chacun de nous. La paix est un don de Dieu, qu’il nous faut demander, et auquel il nous faut contribuer. Comme il est important d’y travailler ! À quoi cela servirait-il de se souhaiter les uns les autres nos meilleurs vœux si nous ne nous engagions pas, en même temps et dans la mesure de nos possibilités, à rendre concrètement meilleures les conditions de vie des plus pauvres de nos contemporains ? On ne peut pas se contenter de se souhaiter entre nous une « bonne année », sans essayer de faire un pas vers les autres, surtout vers ceux qui sont loin ! Tout homme, toute femme, est un frère, une sœur pour qui le Christ est né. Demandons à Dieu la paix intérieure qui fera de nous, par toute notre vie, des artisans de paix.

 

+ Jean-Marc Aveline

Notre-Dame de la Garde

Dimanche 1er janvier 2023

 

 

[1] https://www.lindependant.fr/2022/11/10/guerre-en-ukraine-le-conflit-aurait-fait-pres-de-250-000-morts-10793963.php#:~:text=Un%20bilan%20humain%20catastrophique.

[2] https://reliefweb.int/report/ethiopia/unfpa-ethiopia-humanitarian-response-situation-report-march-2022

[3] https://www.lemonde.fr/international/article/2022/03/12/au-yemen-une-cinquantaine-d-enfants-tues-ou-mutiles-en-deux-mois-selon-l-unicef_6117180_3210.html#:~:text=Selon%20un%20rapport%20de%20l,la%20faim%20et%20les%20maladies.

[4] Frédéric Pons, L’Eglise dans le monde, n°211, décembre 2022-janvier 2023, p.14.

[5] https://www.aljazeera.com/news/2022/6/23/un-expert-calls-for-myanmar-action-as-death-toll-tops-2000

[6] ACAT, Humains, magazine chrétien des droits de l’homme, numéro 27, novembre-décembre 2022, p.5.

[7] https://www.syriahr.com/en/209018/

Publié le 03 janvier 2023

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