Célébration des obsèques de M. Bernard Tapie

Bernard Tapie

Chers amis,

C’est donc à Marseille, « sa ville de cœur », que Bernard Tapie a souhaité reposer après sa longue lutte contre la maladie et les multiples combats qu’il a livrés tout au long de sa vie. Hier, en sortant de l’église de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, vous disiez à la foule, cher Nicolas, « Maintenant, place à l’hommage à la maison, à Marseille. Je le ramène chez lui ». Et vous l’avez ramené, d’abord au Vélodrome, qui est redevenu son stade hier soir, puis maintenant dans cette Cathédrale, où bat le cœur chrétien de Marseille, face à la mer et à la Bonne Mère, avant de l’emmener tout à l’heure à Mazargues, au bout de ce Prado qu’enflamment de match en match les clameurs du stade.

Si Bernard Tapie a choisi notre ville pour y établir sa dernière demeure, c’est parce qu’il l’aimait profondément. Et Marseille le lui rend bien ! Il aimait cette ville parce qu’elle lui ressemblait : populaire et libre, fière et rebelle, tendre et violente à la fois, accueillante à tous ceux que la vie a meurtris, exubérante, certes, mais pour mieux cacher sa pudeur. Entre Marseille et lui s’est ainsi tissée une secrète et fidèle complicité qui éclate au grand jour depuis l’annonce de son décès. On pourrait dire de Marseille ce que Bernanos disait de la France : « Nous sommes un peuple que le malheur n’endurcit pas ; nous ne sommes jamais plus humains que dans le malheur. Voilà le secret de la faiblesse inflexible qui nous fait survivre à tout ». Alors ce matin, le peuple de Marseille est là, présent et recueilli, triste et fier à la fois.
Bernard Tapie n’était pas un saint, loin de là ! À l’aune de ses fortunes diverses et de ses incontestables talents, dévoré d’un insatiable appétit de vie, il a tutoyé aussi bien les sommets que les abîmes, les salons du pouvoir que les cellules des prisons. Sa vie, comme chacune des nôtres, ne peut se résumer à un simple trait de plume, et elle échappe aux étiquettes qui classent et qui condamnent. Pour lui comme pour nous, la mise en garde du Seigneur, entendue tout à l’heure dans l’Évangile, s’avère des plus précieuses : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés » (Lc. 6, 36). Derrière tous les masques et les théâtres de ce qu’on appelle réussite, derrière les vanités de la gloriole humaine et des honneurs éphémères auxquels il lui est arrivé de sacrifier, plus souvent qu’à son tour, il y eut les épreuves, et notamment la dernière, celle de la maladie. Au cours de ce dernier combat, le courage dont Bernard Tapie a fait preuve pour regarder la mort en face et continuer jusqu’au bout de croire en la vie, a révélé l’homme de foi qu’il avait toujours été, depuis que sa mère, Raymonde, le conduisant au baptême, avait éveillé son cœur au respect de Dieu et au désir d’être toujours fidèle à ce respect.
La vie de Bernard Tapie a sa part d’ombre, c’est vrai, qui pourrait le nier ? Il était né « dans le tiroir d’en bas », comme il se plaisait à le dire, et avait voulu monter au plus haut, mais pas tout seul. Tel était, peut-être, son secret : celui qui ne se bat que pour lui-même n’arrive à rien. Le respect de Dieu ne va jamais sans l’amour des autres. C’est vrai, mais personne, exceptés les saints, n’arrivent à vivre à la hauteur de ces beaux principes. Bernard Tapie n’y est pas arrivé, loin de là, même s’il a essayé. Tout à la fin de sa vie, il a demandé pardon pour le mal qu’il avait commis et le bien qu’il aurait pu faire mais qu’il n’avait pas fait. « J’ai passé ma vie à avoir besoin des autres », confiait-il un jour à Franz-Olivier Giesbert. Et vous, Dominique, son épouse, vous ses enfants et ses petits-enfants, vous étiez les premiers de ces autres avec lesquels il a mené tous ses combats, surtout le dernier, contre le cancer. Mais aussi Zora, que vous aviez hébergée et accueillie, dans la discrétion, quand elle luttait elle aussi contre la maladie. Mais aussi tant de gens, de tous milieux sociaux, croisés au détour d’une vie insatiablement relationnelle. Et comment ne pas évoquer ce matin, en cette Cathédrale, les joueurs et les supporters de l’Olympique de Marseille, tous ceux qui, avec lui, avaient retrouvé le chemin de l’espoir et réussi à réaliser leurs rêves. Cette fierté, ils ne l’ont pas oubliée. On dit souvent qu’à Marseille, quand l’OM va, tout va ! Car ici, on sait que la force d’une équipe ne vient pas des milliards que certains injectent dans d’autres grands clubs. La force vient du peuple, qui aime jouer au ballon et qui pousse son équipe vers la victoire, parce que chacun puise dans cette communion la force d’affronter les réalités parfois difficiles de sa vie.

Mais à Marseille, au-dessus du stade, il y a la Bonne Mère ! Elle veille sur tous les Marseillais, ceux qui aiment le foot et ceux qui préfèrent autre chose, ceux qui habitent sur terre et ceux qui travaillent en mer, ceux qui connaissent le Christ et ceux qui ne le connaissent pas, ceux qui sont croyants et ceux qui ne le sont pas. Dans ses bras ouverts vers chacun des enfants de Marseille, elle tient son Fils, le Seigneur Jésus Christ. Lui, le Fils de Dieu, est venu nous dire la force invincible de l’amour dont Dieu aime le monde et chacun d’entre nous. Il ne l’a pas fait de manière tonitruante, par des déclarations solennelles ni par des tours de magie. Non ! Il l’a fait en venant partager avec nous la vie ordinaire. Trente ans ouvrier menuisier, dans l’atelier que son père Joseph tenait dans la petite bourgade de Nazareth, en Palestine. Trente ans à partager les joies et les tristesses, les espoirs et les tristesses des hommes et des femmes de son pays. Peut-être que si le foot avait existé de son temps, il aurait été « milieu de terrain », pour apprendre à son équipe à jouer collectif ! Mais sa mission, bien plus profonde, était de nous révéler la miséricorde de Dieu et de nous encourager à faire le bien : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez et vous serez pardonnés » (Lc. 6, 36-38).

« Au soir de notre vie, c’est sur l’amour que nous serons jugés », disait saint Jean de la Croix. Alors on peut méditer ce passage de la lettre de saint Paul aux Romains, que Grégoire nous a lu tout à l’heure : « Que l’amour soit sans hypocrisie. Ayez le mal en horreur ; attachez-vous au bien. […] Soyez joyeux dans l’espérance, patients dans la détresse, persévérants dans la prière. […] N’ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. […] Ayez à cœur de faire le bien devant tous les hommes » (Rm 12, 9-12).

Chers amis, ce programme est exigeant et nul d’entre nous ne peut prétendre l’accomplir. Car nous sommes tous des pécheurs et nous devons demander pardon pour nos péchés. Prions donc ce matin pour le repos de l’âme de Bernard Tapie. C’est avec Dieu maintenant, qu’il doit relire sa vie, ses ombres et ses lumières. Dieu seul jugera. Nous, nous pouvons seulement demander au Seigneur d’avoir pitié, de lui et de nous ! Son ultime combat a été l’occasion pour lui de proclamer la foi qui l’animait. « Mon premier geste en me levant le matin est de me mettre à genoux et de prier », confiait-il. Bien loin de moi l’idée d’en faire des gorges chaudes : la foi est un secret intime. Mais son désir d’en parler n’était pas une impudeur médiatique. Il traduisait simplement sa certitude que l’amour est éternel et que même la mort ne peut rien contre lui.

Sur sa table de chevet trônait une statue de la Vierge de la Garde. La meilleure façon pour nous de l’accompagner, c’est de redire avec lui et avec tous les croyants cette prière toute simple que tant de Marseillais récitent, dans le secret de leur âme, en montant sur la colline, afin de confier ce qu’ils ont dans le cœur, des joies ou des épreuves, des remerciements pour les événements heureux de leur vie, ou des demandes d’aide pour traverser les moments douloureux, pour eux-mêmes ou pour leurs proches. Cette prière, qui fut la dernière de Bernard Tapie, elle est toute simple, et ceux qui le veulent peuvent la dire avec moi, à haute voix ou dans leur cœur : « Je vous salue Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen ! »

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

Cathédrale Sainte-Marie-Majeure de Marseille, le 8 octobre 2021

Publié le 08 octobre 2021 dans

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