Homélie à Saint-Louis-des-Français

Homélie du Cardinal Jean-Marc Aveline, Archevêque de Marseille
Saint-Louis-des-Français
Dimanche 28 août 2022

 

Chers amis,

 

La Parole de Dieu nous rejoint aujourd’hui alors que, depuis hier matin, nous vivons d’intenses événements dans cette Eglise de Rome qui, comme le disait Saint Ignace d’Antioche, « préside à la charité de toutes les Eglises »[1]. Ce matin, nous avons d’abord entendu les sages conseils donnés par Ben Sirac. Conseils, vous l’avez bien compris, qui me rejoignent tout particulièrement aujourd’hui : « Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité (…). Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser » (Si. 3, 17.18). Et surtout, à la fin du petit passage qu’on nous a lu, l’idéal du sage, dit Ben Sirac, c’est une oreille qui écoute. Avant de parler, en effet, il faut beaucoup écouter. Comme Marie quand elle arrive chez Elisabeth, et qu’elle commence par écouter sa cousine et se mettre à son service. C’est seulement après, ayant écouté comment l’Esprit travaillait le cœur d’Elisabeth, que Marie a pu chanter l’action de grâce de son Magnificat.

 

Ainsi en va-t-il de l’Eglise dans sa mission : commencer par écouter et se mettre au service, communier aux joies et aux tristesses, aux espoirs et aux angoisses de toute l’humanité. Non pas en général ou en théorie, mais bien concrètement, dans les relations de la vie quotidienne, dans la famille, le voisinage, à travers les choses les plus simples de la vie. Je me souviens du Frère Jean-Pierre, l’un des deux rescapés de Tibhirine. Lors d’une réunion que nous avions eue à Meknès, il nous disait que, pour eux, moines à Tibhirine ou à Midelt, la mission consistait d’abord à vivre tout simplement les relations de voisinage, dans le respect des personnes, dans le service des plus pauvres et dans l’humble prière au fil des jours. C’est cela, une oreille qui écoute, un cœur docile au réel de la vie, sans être encombré par nos petites idées, notre orgueil, les choses qu’on voudrait faire passer. Ne t’inquiète pas, l’essentiel, c’est que ta vie montre le Seigneur. Albert Peyriguère disait : « Seigneur, il y a trop de gens qui parlent de vous, il faudrait qu’il y en ait un peu plus qui vous montrent par leur vie ». Une oreille qui écoute, est le signe d’un cœur libre, d’un cœur qui aime et qui se laisse aimer. Saint Augustin disait : « Que l’Amour te rende serviteur, puisque la vérité t’a rendu libre »[2]. Quelle belle formule ! Et cette vérité, pour nous chrétiens, n’est pas une idée, c’est une personne. C’est le Christ Jésus. C’est lui le chemin, la vérité et la vie. C’est lui le médiateur d’une Alliance nouvelle, comme nous le rappelait tout à l’heure l’épître aux Hébreux. Médiateur, parce qu’il est à la fois Dieu et homme, parce qu’il est cet homme qui venait de Dieu pour aimer le monde et le sauver par cet amour. On comprend que, bien que les pharisiens de l’Evangile aient eu beau l’observer, le scruter et même l’épier, ils ne parviennent pas à percer son mystère. Cet homme venait de Dieu pour aimer le monde en Son nom et pour le sauver par cet Amour. Le Christ est médiateur parce que vrai homme et vrai Dieu à la fois. On comprend que la foi chrétienne soit un scandale pour la raison et une folie pour les païens et, s’il vous plaît, essayons, nous qui avons l’habitude de dire ces choses, de ne pas nous habituer à les dire parce que c’est toujours un scandale pour la raison et une folie pour les païens. Et reconnaissons que, pour nous, cela reste un mystère que nous n’aurons jamais fini d’approfondir. Saint Augustin disait : « Cherchons comme cherchent ceux qui doivent trouver et trouvons comme trouvent ceux qui doivent chercher encore ».[3] Parce que le Christ a ceci de particulier, que quand tu crois l’avoir trouvé, si tu ne le cherches plus, tu le perds. Cherche toujours, cherche toujours. D’autant que, comme l’affirmait Saint-Thomas d’Aquin, ce n’est pas en tant que Dieu, mais en tant qu’homme qu’il a accompli cette médiation de Salut. C’est en partageant notre condition humaine en toute chose, excepté le péché, qu’il nous a montré jusqu’où pouvait aller l’amour que Dieu porte au monde, c’est-à-dire jusqu’à la dernière place.

 

D’abord trente ans à Nazareth, l’essentiel de sa vie où il n’était que le fils du charpentier. Et puis, pendant trois ans, durant son ministère public, il a continué sa descente, sa kénose, se retournant toujours pour aller plus loin derrière, plus bas, pour que personne ne se sente trop sale, trop loin, trop faible, trop pécheur devant l’Amour infini de Dieu. Voilà encore la mission de l’Eglise, chers amis ! Quand elle se pense comme une élite, ce n’est plus l’Eglise du Christ. « Je ne veux pas traverser la vie en première classe » disait Charles de Foucauld, « alors que celui que je sers l’a traversée dans la dernière ». Trente ans, trois ans et puis trois jours, ces trois derniers jours à Jérusalem, quand l’orgueil des hommes a fini par ne plus supporter l’humilité de Dieu. Et puis, la descente jusqu’aux enfers jusqu’à la toute dernière place, celle du premier homme, pour que le Christ, prenant Adam par la main, remontant vers son Père et notre Père, vers son Dieu et notre Dieu, puisse entraîner avec lui l’humanité tout entière. Chaque jour, Charles de Foucauld accompagnait de sa prière cette remontée du Christ qui est notre espérance. Il disait : « Mon Dieu, faites que tous les humains aillent au ciel ». Il faisait cette prière tous les jours. Et, dans ses carnets, c’est écrit à chaque page, alors qu’il séjournait avec les Touaregs : « Que tous les humains aillent au ciel ».  Ecouter le réel, contempler le Christ et espérer pour tous, voilà ce que la Parole de Dieu entendue ce matin nous invite à vivre personnellement et en Eglise. Il me semble que cela traduit la belle vocation de l’Eglise à la catholicité.

 

Permettez-moi, une fois n’est pas coutume, de vous dire comment j’ai vécu tout cela depuis quelques mois, depuis ce 29 mai où, rentrant de Lourdes avec les pèlerins de Marseille, un ami prêtre, qui est ici, Benoist de Sinety, m’a appelé pour me féliciter. Et moi de répondre : « merci, mais pourquoi ? » Il rétorque : « Mais tu n’es pas au courant ? ». Eh non, je n’étais pas au courant ! Alors il m’a expliqué, mais j’ai cru qu’il plaisantait. Quand j’ai vu s’allonger la liste des messages, j’ai compris qu’il ne plaisantait pas. Et le soir, en arrivant, j’ai tout de suite pensé à Saint-Louis-des-Français, à cause du tableau du Caravage et de l’index du Christ pointé sur Matthieu. Parce que, quand on vous nomme cardinal, on ne vous prévient pas, cela vous prend en plein vol. Je me suis dit que ce pauvre Matthieu n’avait pas eu plus de temps que moi. Il n’a pas dit : « Attends, Seigneur, il faut d’abord que je fasse une retraite, et puis il faudrait que je consulte mon père spirituel, et puis je n’ai pas assez dormi encore avant de te dire « oui ». Non, l’appel fut direct : lève-toi, fais-moi confiance et suis-moi. Les semaines ont passé, des semaines de juin très chargées et très denses, comme tous mes frères évêques qui sont ici pourraient le dire, mais j’ai senti monter peu à peu la force de la prière des autres. Cela m’a rappelé quand ma sœur Marie-Jeanne était à l’hôpital et qu’elle me disait souvent : « Tu sais, on ne parle pas assez de la force de la prière, parce qu’elle est immense. » Je l’ai sentie, cette prière, cette joie, cette fierté des Marseillais, de quelque façon que s’exprime cette prière parce que toute prière authentique est inspirée par l’Esprit, comme le disait Jean-Paul II. J’ai senti aussi la proximité pleine de confiance et d’espérance de mes frères évêques de France et aussi d’ailleurs. Et plus cela montait et plus je me sentais petit, comme cet Honorius que nous avons contemplé hier à la Basilique de Saint-Paul-Hors-les-Murs sur la grande mosaïque du Christ Pantocrator, tout petit, tout petit face au Seigneur. Et puis il a fallu se rendre à Rome pour préparer les habits. J’ai dit alors au Seigneur : « Ecoute, je m’occupe d’habiller le corps, Toi, s’il te plaît, occupe-toi de m’habiller le cœur ». Et il m’a pris au mot. Et je dois dire que, tout au long de ces mois d’été, de juillet et d’août, et en particulier lors de ce beau pèlerinage à Lourdes pour le 15 août, le Seigneur m’a habillé le cœur par toutes les rencontres qu’il m’a donné de faire, spécialement avec les malades, les pauvres et les jeunes.

Et puis j’ai terminé par quelques jours à Notre-Dame des Neiges auprès de Charles de Foucauld, l’amoureux de la dernière place. Et là, le Seigneur a essayé de m’habiller le cœur, non pas malgré mes faiblesses et mes péchés, mais avec eux, en m’aidant à les regarder en face, en apprenant avec lui cette docilité au réel qui est la porte de la confiance et donc de l’espérance, unifiant dans un seul désir « la pesanteur et la grâce », comme disait Simone Weil et apprenant que ce ne sont pas nos insuffisances, mais nos suffisances qui sont le plus grand obstacle à la miséricorde du Seigneur. Car « rien n’est petit pour un grand amour », comme disait Thérèse de l’Enfant Jésus. Le Pape, hier, nous a rappelé l’antique adage repris par Saint Thomas : « Ne pas être enfermé par le plus grand, mais être pourtant contenu par le plus petit, voilà qui est chose divine. » Ces derniers jours, c’est un autre verset de l’Evangile qui s’est imposé à moi, lorsque Jésus, le visage déterminé, prit résolument la route de Jérusalem. Jérusalem, c’est la passion qui se profile à l’horizon. Les disciples avaient déjà tout quitté pour suivre le Christ, sans doute un peu parce qu’ils espéraient secrètement ou au grand jour, comme Jacques et Jean, avoir les premières places quand Jésus aurait vaincu ses adversaires. Apparemment, et cela nous arrive souvent, ils étaient sur la route avec le Seigneur mais, en vérité, leur cœur faisait fausse route. Ils cherchaient les premières places, ils voulaient accumuler des mérites pour être sûrs d’être bien vus par le Seigneur. Mais la foi chrétienne, ce n’est pas cela ! Laisse-toi regarder en vérité, laisse-toi aimer en vérité avec tes faiblesses et avec tes péchés. Le Seigneur ne les évacue pas, il te prend comme tu es. Et ne vise pas une première place en essayant de te faire bien voir. Prier, ce n’est pas réciter une infinité de prières : cela, c’est facile. Prier, c’est faire confiance. Ce fut là la dernière étape pour moi, car le chemin du vrai disciple passe toujours par la croix. « Pense que tu dois mourir martyr », avait écrit Charles de Foucauld sur la première page de son bréviaire, « et désire que ce soit aujourd’hui, sois fidèle à veiller et à porter la croix. Considère que c’est à cette mort que doit aboutir toute ta vie, vois par là le peu d’importance de bien des choses, pense souvent à cette mort pour t’y préparer et pour juger les choses à leur vraie valeur. »

 

Chers amis, voilà des mots qui nous emmènent loin, mais voilà l’attitude de notre cœur ce matin. Une oreille qui écoute le réel de la vie, des yeux qui contemplent le Christ et se laissent entraîner par son amour, un cœur qui s’ouvre à l’espérance pour tous, en rejoignant le Christ à la dernière place : telles sont les caractéristiques de la vocation de l’Eglise à la catholicité. Car la catholicité n’est pas une simple dénomination, ni un acquis et encore moins un privilège, elle est une vocation à laquelle nous n’aurons jamais fini de nous convertir, car elle est très exigeante. Profitons d’être à Rome, cette Eglise qui préside à la charité de toutes les Eglises, profitons d’être à Rome, chers amis, pour nous convertir à la belle vocation de la catholicité de l’Eglise. Demandons au Seigneur de nous faire la grâce d’une oreille qui sait écouter, même les silences au-delà des mots, d’un regard qui sait contempler, même ce qui est en difficulté, car il y a des choses que ne savent voir que des yeux qui ont pleuré. Et demandons-lui la grâce d’un cœur qui apprend à espérer pour tous, car rien n’est petit pour un grand Amour. Amen.

 

[1] Ignace d’Antioche, Aux Romains, prologue.

[2] Augustin d’Hippone, Enarratio in Psalmum 99, 7.

[3] augustin d’hippone, De Trinitate 9, 1, 1.

Télécharger la version PDF de l’homélie : Homélie Saint-Louis-des-Français_PDF

Publié le 29 août 2022 dans

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