Invincible espérance

esperance

Il s’appelait Paul Schneider. En 1926, à la mort de son père, il lui avait succédé comme pasteur de la communauté protestante dans la paroisse rurale de Hochelheim et Dornholzhausen, au nord de Francfort. Il s’était marié la même année avec Margarete et le couple aura six enfants. Mais dans cette Allemagne humiliée par le traité de Versailles en 1919 et affamée par la grande crise économique de 1929, le protestantisme, depuis quelques années, était en train de se diviser en profondeur. La majorité, en phase avec un peuple déboussolé qui se cherche un bouc émissaire pour échapper à ses misères, se compromet dangereusement avec l’antisémitisme ambiant et prône un « christianisme allemand », débarrassé de tout lien avec le judaïsme, s’appuyant sur une Bible épurée de l’Ancien Testament ainsi que d’une partie, jugée trop juive, du Nouveau. On revient à l’hérésie de Marcion, pourtant condamnée dès 144 !

Une minorité, cependant, tente de résister pour ne pas devenir une « Église à croix gammée », comme la nommera plus tard l’historien et pasteur protestant Bernard Reymond. Parmi ceux qui résistent, on trouve quelques intellectuels comme Friedrich Niemöller ou Dietrich Bonhoeffer, ou des pasteurs « de terrain », comme notre Paul Schneider. Tous sont soutenus par un théologien suisse dont la renommée est déjà grande : Karl Barth. Avec l’aide de ce dernier, cette minorité se retrouve en 1934 pour une assemblée synodale à Barmen et s’organise en « Église confessante », pour s’opposer au « christianisme allemand », de plus en plus inféodé au national-socialisme, galvanisé par l’arrivée au pouvoir, l’année précédente, d’Adolf Hitler.

À Hochelheim, la famille Schneider entre en résistance et Paul n’hésite pas, dans ses prédications, à alerter les fidèles sur les dangers d’un lien trop étroit entre la religion et l’idéologie politique, surtout quand celle-ci fait mine de servir la foi afin de mieux s’en servir et finalement l’asservir ! Lui qui avait travaillé dans une aciérie à Dortmund et s’était occupé des chômeurs et des gens sans abri à Berlin, avait déjà fondé, avec son épouse, une organisation d’assistance pour les femmes et pour les personnes de la rue, ainsi qu’un centre pour les jeunes à Hochelheim. Mais ces initiatives ne plaisent pas à la hiérarchie protestante, inféodée au pouvoir nazi. Paul Schneider, qui s’est ouvertement rapproché de l’Église confessante, est plusieurs fois arrêté et relâché. Il est finalement déplacé et muté dans d’autres paroisses. Mais là encore, les incidents se multiplient. On organise un accident pour se débarrasser de lui, mais il survit et, dès sa sortie de l’hôpital, reprend son combat contre le nazisme et retourne à sa paroisse, bravant l’interdiction du régime.

Il n’hésite pas à lire en chaire des passages de la déclaration faite à Barmen lors du synode : « Nous voyons notre peuple menacé par un péril mortel ». Arrêté par la Gestapo, Paul Schneider est torturé dans la prison de Koblenz et déporté sans jugement ni procès au camp de concentration de Buchenwald, fin novembre 1937. Nombreux sont les chrétiens, protestants et catholiques, prêtres, laïcs ou pasteurs, à être internés dans ce camp à cause de leur résistance au nazisme. Lors de l’anniversaire d’Hitler en 1938, les prisonniers, rassemblés au centre du camp, doivent ôter leur calot quand l’hymne nazi est joué et le drapeau hissé. Paul Schneider refuse d’obtempérer. Il est alors battu puis envoyé dans le « Bunker », où il passe quatorze mois.

Il s’y trouve encore lorsqu’arrive le jour de Pâques 1939. Ce matin-là, les prisonniers, rassemblés en silence pour l’appel, entendent soudain une voix puissante, venant de la lucarne d’une cellule du Bunker, répétant calmement mais avec force : « Ainsi parle le Seigneur : je suis la Résurrection et la Vie ! » Ce n’était pas la première fois que le pasteur criait des paroles de consolation et d’espérance pour encourager les prisonniers. Mais ce jour-là, les prisonniers ont à peine eu le temps de reconnaître sa voix qu’ils entendent les bruits sourds des coups de matraque qui pleuvent sur lui pour le faire taire.

La résistance morale et physique du pasteur est inouïe, malgré les tortures et les supplices atroces. On décide alors de le supprimer. Le 18 juillet 1939, battu jusqu’à la porte de la mort, Paul Schneider est conduit à l’infirmerie où il est assassiné par une injection de poison. Il est le premier pasteur luthérien martyr du nazisme. Sa dépouille mortelle est ramenée à Hochelheim. Lors de ses obsèques, deux cents pasteurs et toute sa communauté suivent le cortège. Lorsque celui-ci passe devant l’église catholique du village, le curé et tous les fidèles se joignent à la foule. Schneider était mort le 18 juillet. Un mois et demi plus tard, le 1er septembre 1939, la puissante armée allemande envahit la fragile Pologne. La deuxième Guerre mondiale est déclenchée.

Nous qui allons bientôt célébrer Pâques, en ces jours troublés de 2022, comment ne pas relire avec crainte et tremblement les leçons de l’histoire, surtout lorsqu’on y discerne tant de ressemblances avec le moment présent ? Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Il y a, partout et dans tous les pays, des hommes et des femmes en quête de bonheur, mais qui peuvent se laisser séduire et tromper par les propagandes idéologiques de ceux qui exploitent la misère pour asseoir leur pouvoir. Toujours, à nos oreilles, retentit l’avertissement des Apôtres au seuil de leur prédication : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5, 29).

Il y a cinq ans, le 22 janvier 2017, le Pape François avait organisé à Rome une veillée de prière œcuménique en l’honneur des « Martyrs des XXe et XXIe siècles », dans la basilique Saint-Barthélemy. Parmi les personnes invitées à s’exprimer ce soir-là, se trouvait justement l’un des fils de Paul Schneider (1897-1939). Je cite quelques-unes de ses paroles :

Mon père a été assassiné en 1939 au camp de concentration de Buchenwald parce que, pour lui, les objectifs du national-socialisme étaient inconciliables avec les paroles de la Bible. Pour lui, l’Église a le devoir de veiller sur l’État. Avec cette conviction, mon père s’est opposé avec force à toute tentative d’influencer politiquement l’Église. Il s’est engagé pour que le peuple allemand conserve une orientation chrétienne dans l’État et dans la société. Nous tous, aujourd’hui, nous faisons trop de compromis, mais mon père est resté fidèle uniquement au Seigneur et à la foi. Il a été un pasteur et un guide spirituel. Même dans le camp de concentration. Jusqu’au bout, chaque fois que cela lui était possible, malgré les tortures et les souffrances, il a crié avec courage, de la lucarne de sa cellule dans le Bunker, les paroles de consolation et d’espérance aux autres prisonniers. […] Dans une lettre du camp de concentration, conservée dans cette église, mon père affirme avec force sa foi dans la victoire pascale de la vie et il écrit qu’il sait que ma mère, moi-même et mes frères et sœurs sommes sous la protection de Dieu. […] Moi, son fils, je sens cette consolation jusqu’à ce jour.

Schneider, qui devint « l’apôtre de Buchenwald », ainsi dénommé par les croyants comme par les athées, n’était pas un brillant intellectuel comme Bonhoeffer ni une figure de grande renommée comme Niemöller. Il était un pasteur ordinaire, un croyant en Jésus-Christ qui s’est trouvé aux prises avec les événements dramatiques de l’histoire. Il fit de son mieux, jusqu’à risquer sa propre vie, pour préserver la liberté de l’Évangile et la puissance de son message en faveur de la paix et du soutien des plus démunis. Alors que, une nouvelle fois, de sombres nuages obscurcissent le ciel de l’histoire, ravivons, nous aussi, notre foi en « la victoire pascale de la vie » ! Que notre charité se fasse inventive et durable envers tous ceux dont la guerre a, du jour au lendemain, bouleversé la vie, que ce soit en Ukraine, en Russie, en Syrie, au Soudan et dans tant d’autres pays, sans oublier les milliers de personnes migrantes, fuyant les violences, les famines et les guerres, et dont beaucoup sont actuellement internés dans des camps en Libye avant d’aller risquer leur vie en Méditerranée, victimes d’autres bourreaux auxquels les pays d’Europe confient leur « sécurité », moyennant quelques arrangements que couvrent d’odieux trafics d’armes !

Pour les morts et pour les vivants, prions sans cesse, comme nous y invite le pape François, car la petite espérance de la lumière pascale nous a été confiée. Ainsi parle le Seigneur : « Je suis la résurrection et la vie » (Jn 11, 25) ! Dans la foi, nous savons que cette espérance est invincible, non par sa force mondaine, mais parce qu’elle vient de Dieu et qu’elle travaille le monde à la manière d’un ferment, avec l’humble puissance de la Résurrection.

Bonnes Pâques à tous ! Oui, Christ est vraiment ressuscité !

 

+ Jean-Marc Aveline

Vendredi  25 mars 2022

Publié le 05 avril 2022

Ces articles peuvent vous intéresser

Les ordinations diaconales en direct

Le dimanche 19 juin à 16h, Antoine, Arnaud et Mac Van sont…

Lire l’article →

Ordinations diaconales en vue du sacerdoce et Homélie JM Aveline

Ce dimanche 19 juin 2022, Mac Van Hoang, Arnaud Coppolani et Antoine…

Lire l’article →

Mgr Aveline créé cardinal !

L’archevêque du diocèse de Marseille, Monseigneur Jean-Marc Aveline, sera créé cardinal le…

Lire l’article →

en ce moment

à Marseille

Publications
récentes

Plus d’actualités →

26aoû(aoû 26)8h0029(aoû 29)20h00Pèlerinage à Rome8h00 - 20h00 (29)

03sep14h0019h00L'épopée père fils14h00 - 19h00 Calanques

30sep01oct30 ans de l'ISTR de Marseille(septembre 30) 9h30 - (octobre 1) 17h00 Centre Le Mistral

30sep01oct30 ans de l'ISTR de Marseille(septembre 30) 9h30 - (octobre 1) 17h00 Centre Le Mistral

Suivez la messe du vœu en direct