« Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. »

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Le jour du sabbat, Jésus était allé prier avec ses frères juifs à la synagogue de Nazareth, comme il en avait l’habitude. Mais ce samedi-là n’était pas tout à fait comme les autres. Longtemps, très longtemps, Jésus avait vécu la vie ordinaire des enfants et des jeunes hommes de son époque. Rien ne le distinguait d’un autre. Selon le récit de saint Luc, seuls Marie et Joseph, et, dans la montagne de Judée, Élisabeth et Zacharie, étaient porteurs de cette étrange annonce le concernant. À Marie, l’ange avait dit : « [Ton fils] sera grand et sera appelé fils du Très Haut. […] Il régnera pour toujours sur la famille de Jacob et son règne n’aura pas de fin (Lc 1, 32-33) ». Mais la vie s’était écoulée, simple et discrète, pendant une bonne trentaine d’années (cf. Lc 3, 23). Marie, certes, gardait encore ces choses en son cœur, mais tout cela restait caché aux yeux de tous, et Jésus semblait s’en satisfaire. La seule chose qui lui importait, c’était de faire la volonté de son Père, comme il l’avait manifesté lors d’un pèlerinage à Jérusalem lorsqu’il avait douze ans (cf. Lc 2, 49). Et puisque son Père semblait vouloir que cette vie ordinaire et cachée participe à l’œuvre du salut, Jésus y avait mis toute son application, partageant notre condition humaine en toute chose, excepté le péché.

Mais des événements étaient survenus récemment, qui désormais l’entraînaient ailleurs. D’abord, son cousin Jean, de six mois son aîné, s’était mis à prophétiser dans la région du Jourdain, appelant tout le peuple à se convertir : « Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; si quelqu’un a de quoi manger, qu’il fasse de même (Lc 3, 11). » Beaucoup étaient séduits par cet appel exigeant et concret, avec lequel la vie ascétique de Jean apparaissait en profonde cohérence, et ils en venaient à s’interroger : « Ne serait-il pas le Messie (Lc 3, 15) ? » Mais Jean affirmait qu’il ne l’était pas et qu’un autre que lui allait bientôt venir. Jésus, comme « tout le peuple » (Lc 3, 21), était allé se faire baptiser par Jean. Et c’est ce jour-là, alors qu’il était en prière, que le ciel s’était ouvert : « L’Esprit Saint descendit sur Jésus sous une apparence corporelle, comme une colombe, et une voix vint du ciel : “Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré” (Lc 3, 22) ». C’était donc bien vrai, ce que Marie avait entendu de l’ange et médité en son cœur ! Mais, encore une fois, comment cela allait-il se faire, non plus pour l’incarnation, mais pour la rédemption ? L’Esprit Saint commença par entraîner Jésus au désert pendant quarante jours, afin qu’il y fût tenté par le diable (Lc 4, 1-13). Puis Jésus revint en Galilée, non pas pour reprendre son ancien métier, mais pour commencer à parler de son Père et de son Royaume. Il enseigna dans les synagogues et sa renommée se répandit. Et c’est ainsi qu’il revint à Nazareth, où il avait grandi. En lisant à la synagogue le passage de l’Écriture que nous venons d’entendre, Jésus comprend et affirme que c’est aujourd’hui que se réalise, en lui, cette prophétie d’Isaïe. Comme si le Père lui fixait maintenant un programme par la bouche du prophète : « porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération et aux aveugles, qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur (Lc 4, 18-19). »

C’est ainsi, chers amis, que commença le ministère public de Jésus. Plus il accomplissait ce programme, plus il attirait derrière lui des foules de pauvres et de chercheurs de Dieu, et plus aussi la tension montait contre lui, faite d’incompréhension, de colère et finalement de refus, au point que, dans les derniers temps, il était obligé de se cacher pour échapper à la mort, comme nous l’avons vu la semaine dernière, en méditant le huitième chapitre de saint Jean. Et hier, la célébration du dimanche des Rameaux nous a rendus témoins de cette lutte acharnée entre la fragilité de l’espérance et la violence du rejet. Jésus savait que le salut du monde se jouait dans ce combat. Alors, parmi tous les disciples qui le suivaient, il choisit des apôtres et en fit les Douze, qu’il forma pour qu’ils puissent continuer sa mission et que sur eux, comme sur des colonnes, puisse ensuite reposer l’Église, en vue du salut du genre humain tout entier. Puis, sentant monter l’hostilité envers lui, et ne voulant pas se dérober à la mission reçue de son Père, Jésus choisit de regarder la mort en face et, pour nous en libérer à jamais, il décida de l’affronter, puisque telle était la volonté de son Père, qui livrait son Fils aux mains des pécheurs. Voilà ce que nous célébrons, chers amis, tout au long de cette Semaine sainte, semaine éprouvante et décisive, où l’obscurité des ténèbres semble bien réussir à l’emporter, jusqu’à ce que brillent les premières lueurs du matin de Pâques, annonçant la victoire du Ressuscité.

Tel fut le combat que dut livrer Jésus, un combat dont il sortit vainqueur, confiant à son Église la mission d’en témoigner à temps et à contretemps, avec la force de l’Esprit Saint. Et ce soir, dans notre Cathédrale, deux signes nous sont donnés par ce même Esprit Saint, pour nous aider à prendre notre part de ce combat par lequel se poursuit l’œuvre du salut, car, comme le disait saint Augustin, « Celui qui nous a créés sans nous ne veut pas nous sauver sans nous ». Le premier signe, ce sont ces huiles que nous allons apporter tout à l’heure : celle des infirmes, en vue de l’onction des malades, et celle des catéchumènes, en vue du baptême, afin qu’elles soient bénies, puis le saint chrême, afin qu’il soit consacré, en vue des confirmations, des ordinations, ou pour la dédicace des églises. À travers elles, c’est toute la vie du peuple de Dieu qui est présentée et confiée au Seigneur, toutes les joies et tous les combats de ce peuple, afin que, fortifié par ces huiles saintes, il se dispose à suivre le Christ, à prendre part à ses souffrances et à communiquer au monde entier la Bonne Nouvelle de sa Résurrection. Et l’autre signe, qui va nous être donné dans un moment, à travers le renouvellement solennel, par les prêtres et les diacres ici présents, des promesses de leur ordination, c’est que le sacerdoce ministériel et plus largement les ministères dans l’Église, sont un don que Dieu fait à son peuple, pour lui manifester sa présence, sa proximité, sa compassion et sa tendresse, afin que toute chair puisse voir le salut de Dieu, selon la prophétie d’Isaïe (Is 40, 5 ; Lc 3, 6).

Frères et sœurs, dans notre prière ce soir, pensons à tous ceux qui, aujourd’hui, sont confrontés à la souffrance, à l’injustice, au rejet, à l’exclusion, à la solitude, comme Jésus, pour nous, les a endurés. L’œuvre du salut ne se déploie pas à côté de l’histoire du monde, mais bien dans cette histoire concrète, qu’il nous faut apprendre à regarder aussi du point de vue des vaincus, sans nous laisser anesthésier par la propagande de l’histoire des vainqueurs. Aujourd’hui encore, le Fils de Dieu veut venir chez les siens, mais les siens, dont nous sommes, ont du mal à le recevoir. Surtout s’il vient comme un homme traqué, obligé de fuir et de mendier l’hospitalité, comme toutes ces personnes migrantes ou réfugiées qui frappent à notre porte. Et encore, dans la situation actuelle, mieux vaudrait pour lui qu’il arrive sous les traits d’un Ukrainien que sous ceux d’un Soudanais ! Car parfois, nos générosités les plus louables mettent aussi en lumière nos inerties les moins avouables. Ce qui est sûr, comme l’abbé Huvelin l’avait dit à Charles de Foucauld, c’est que le Christ aurait choisi de se tenir à la dernière place, celle où il aurait subi le plus de rejets ! Pourquoi ? Parce que cette dernière place est celle de l’amour, celle du Très Haut devenu le Très Bas, afin de pouvoir récapituler l’humanité tout entière et même tout le cosmos, les choses du ciel et celles de la terre, sous un seul chef, le Christ. Car « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui (Jn 3, 17). »

« Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. » Nous aussi, ne nous lassons pas de contempler son visage. Même sous les traits défigurés du Crucifié, il est pour nous l’image du Dieu invisible.

Amen !

+ Jean-Marc Aveline

Messe chrismale

Lundi 11 avril 2022

Publié le 12 avril 2022 dans

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