Homélié de l’ordination diaconale d’Emmanuel Guerrier de Dumast

homelie od emmanuel

« Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15, 11).

Ce soir, chers amis, la joie de l’Évangile, plus forte encore que la chaleur, a envahi notre assemblée et l’unit en profondeur au Christ Jésus, notre Seigneur. D’où vient cette joie, qui se propage de l’intérieur ? Elle ne vient pas de nous : elle vient du Père, nous dit Jésus. Elle vient de ce Dieu trinitaire qui n’est qu’amour, un amour débordant qui n’aspire qu’à se donner. « Dieu a tant aimé le monde ! », écrit saint Jean (3, 16). C’est de cet amour inépuisable que procède notre joie d’être aimés. « De l’amour dont (kathos) le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés », dit le Seigneur (15, 9). Et vous, « Aimez-vous les uns les autres de l’amour dont (kathos) je vous ai aimés ! » (15, 12).

Peu de pages de l’Évangile, chers amis, sont tout à la fois aussi simples et aussi denses que celle que nous venons d’entendre. Le désir de Jésus, c’est que s’accomplisse en nous le désir de son Père : « Tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (15, 15). Or ce que son Père désire, c’est que nous portions du fruit et que notre fruit demeure. Et comment donnerons-nous de tels fruits qui demeurent, si ce n’est en nous attachant au Christ Jésus, le Fils bien-aimé du Père, lui qui a voulu nous appeler ses « amis » ; lui qui, en affrontant l’adversité, la jalousie puis la violence que son amour envers les pauvres et les petits provoquait chez ceux qui se croyaient grands et puissants, nous a montré que rien, pas même la mort, ne peut arrêter la force de l’amour, parce que l’amour seul est digne de foi et qu’« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (15, 13) ?

Le pape François, dès sa première exhortation apostolique en 2013, intitulée justement La joie de l’Évangile, nous rappelait que « Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation multiple et écrasante, est une tristesse individualiste qui vient du cœur bien installé et avare, de la recherche malade de plaisirs superficiels. […] Quand la vie intérieure se ferme sur ses propres intérêts, il n’y a plus de place pour les autres, les pauvres n’entrent plus, on n’écoute plus la voix de Dieu, on ne jouit plus de la douce joie de son amour » (§ 2).

Tout à l’heure, juste après t’avoir imposé les mains, cher Emmanuel, j’inviterai l’assemblée à prier Dieu d’envoyer sur toi l’Esprit Saint, afin que tu sois « animé d’une charité sincère », que tu prennes « soin des malades et des pauvres », que tu imites le Christ Jésus, « venu pour servir et non pour être servi ». Je sais que tel est ton désir le plus profond : conformer toute ta vie à l’image du Christ, ce Christ serviteur qui, depuis longtemps, a su toucher ton cœur ! Donner ta vie, comme Lui, par amour des gens, spécialement les plus pauvres : telle est, je le sais, la joie profonde de ton cœur, celle que personne ne peut te ravir. Dans ton cheminement, tu as pris le temps du doute, non pour freiner ta marche, mais pour éprouver ton désir, non pour retenir ton ardeur, mais pour la purifier en l’exposant avec courage aux critiques et aux contradictions. Ceux qui te connaissent savent que la douceur de ton sourire peut cacher bien des combats et que la discrétion de ta présence n’a d’égale que l’attention que tu portes à chacun.

C’est l’amitié avec le Christ – me confiais-tu récemment – une amitié vécue dans le silence de la prière et dans le service concret de tes frères, qui t’a porté pendant ce long temps de discernement et de formation au ministère, depuis cette année passée chez les Frères de Saint-Jean en Éthiopie pour les aider dans la construction d’un nouveau prieuré, mettant à profit ta formation antérieure en ingénierie du bâtiment, et creusant en toi le désir de suivre le Christ, ce qui t’a conduit, à ton retour, à entrer en propédeutique au Séminaire Saint-Luc à Aix-en-Provence. Après ton premier cycle et ta découverte, à travers la paroisse de Bonneveine, du diocèse de Marseille – cette ville où le Seigneur t’avait conduit à la faveur de tes études – tu as voulu effectuer un stage et le choix s’est porté sur l’Algérie. Là, avec patience et non sans appréhension, en partageant le quotidien avec Taysir, demandeur d’asile syrien, et en déployant ta créativité avec Sahim, jeune père de famille, tu as découvert qu’il t’était demandé, comme à toute la petite Église d’Algérie, une « Église dans la mangeoire », de faire confiance à l’insaisissable fécondité d’une apparente inutilité. Ce ne fut pas facile, mais saint Charles de Foucauld t’y a aidé, lui qui écrivait : « Il faut souvent passer par le désert et y séjourner pour recevoir la grâce de Dieu. […] Plus tard, l’âme produira des fruits exactement dans la mesure où l’homme intérieur se sera formé en elle. » « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi – avait prévenu Jésus – c’est moi qui vous ai choisis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure » (15, 16).

De la paroisse Sainte-Thérèse de Skikda, tu es passé à la paroisse Sainte-Marguerite de Marseille, qui t’a permis, pendant tes études à Rome, de garder un lien concret avec le diocèse. Ici, tu le sais, l’équipe ministérielle et tous les paroissiens ont beaucoup prié pour toi, et je ne saurais trop les en remercier, eux qui avaient aussi accueilli Azzedine, ce jeune Algérien qui avait découvert le Christ et qui voulait devenir prêtre, mais qu’un cancer a emporté et qui, du ciel, prie avec nous ce soir.

Cher Emmanuel, dans l’une de tes lettres, tu m’écrivais : « Je me sens profondément attiré par le service de ceux qui sont en marge de la société. Et je souhaite faire cela dans le diocèse de Marseille, en tant que prêtre diocésain. » Volontiers, j’accueille ta demande, et avec toi, je rends grâce à Dieu de l’avoir suscitée en ton cœur. Pour bien l’accomplir, n’oublie pas de te tenir devant « la tente de la Rencontre » et d’accomplir « le service de la Demeure » (Nb 3, 5-9), comme Moïse, au nom de Dieu, le demandait aux membres de la tribu de Lévi. Plus tu soigneras en toi, par la prière et l’adoration, « le service de sa Demeure », et plus tu pourras transporter « la tente de la Rencontre » vers toutes les périphéries où l’appel du Seigneur te conduira. Continue à faire du bien sans faire de bruit ! Ne te lasse pas de pratiquer la charité, dont saint Pierre disait qu’elle « couvre une multitude de péchés ». N’oublie pas ces sœurs de Mère Térésa dont tu avais admiré le dévouement dans un coin perdu des montagnes éthiopiennes auprès des personnes handicapées abandonnées par leurs familles. « Le manque d’amour est la plus grande pauvreté », disait souvent Mère Teresa.

Frères et sœurs, l’ordination diaconale d’Emmanuel est pour nous tous un appel à réfléchir à la place que nous sommes appelés à prendre dans le projet de Dieu. Chacun de nous peut se demander ce soir : et moi, quelle est ma vocation ? Comment puis-je prendre ma part dans l’annonce de l’Évangile ? Vous, les jeunes, sachez que je suis souvent touché, en vous écoutant, par la grande générosité qui vous habite, ainsi que par le sérieux et la maturité de vos questionnements. Permettez-moi de vous exhorter, ce soir, à faire confiance au Seigneur : c’est Lui qui, plus encore que vous, veut votre bonheur et a confiance en vous ! Je vous encourage donc à avancer : vous ne voyez peut-être pas toute la route, mais avancez jusqu’à la prochaine balise, celle que la Parole de Dieu, comme une lampe frontale, lumière pour vos pas dans les obscurités de la vie, vous permet d’entrevoir. N’attendez pas indéfiniment pour choisir votre engagement. Les vies restent stériles tant qu’elles craignent de choisir ! Nous le savons tous, et notre assemblée pourrait nous en fournir la preuve, le Seigneur n’a pas appelé les meilleurs ni les plus parfaits ni ceux qui n’auraient plus du tout de doutes ni de fragilités. Bien au contraire ! Par un « Suis-moi ! » toujours adressé personnellement et dans le plus grand respect de la liberté de chacun, le Seigneur a invité ceux qu’Il avait choisis à entrer dans cette belle aventure de la vocation, qui est comme un patient tissage de la grâce et de la liberté, un tissage dont nous ne découvrirons le chef d’œuvre qu’à la fin de notre vie, quand, avec Lui, nous passerons « de l’autre côté de la toile », là où les fils et les nœuds parfois complexes de nos existences prendront enfin tout leur sens !

Et toi, Emmanuel, apprends à cheminer vers la prêtrise en vivant pleinement le ministère diaconal, qui n’est pas qu’une simple étape en attendant de devenir prêtre, mais bien plutôt le terreau de ta consécration au Christ Serviteur. Ne ménage pas ta peine, car c’est ton ministère, vécu dans l’amour du peuple de Dieu et dans l’amitié entre ses pasteurs, qui sera la source de ta joie. Permets-moi, pour finir, d’évoquer la bienheureuse sœur Odette Prévost, dont, enfant, tu avais entendu parler lorsqu’avec tes parents, vous habitiez à Châlons-en-Champagne, et que tu as découverte lors de ton séjour en Algérie. Après qu’elle fut assassinée le 10 novembre 1995, alors qu’elle se rendait à la messe avec ses sœurs de Bab-el-Oued, là-même où le pape Léon s’est rendu tout récemment, on découvrit dans la poche de sa robe cette petite prière que tu avais recopiée dans l’un de tes rapports de mission et dont je ne cite qu’un court extrait : « Vis le jour d’aujourd’hui. Dieu te le donne, il est à toi. Vis-le en Lui. […] Le passé ? Dieu le pardonne. L’avenir ? Dieu le donne. Vis le jour d’aujourd’hui en communion avec Lui. » Que cette prière toute simple accompagne ton ministère, cher Emmanuel, et qu’elle nous accompagne tous, frères et sœurs, afin que nous sachions accueillir dans nos vies l’inouïe promesse du Christ : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. […] Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres. » (Jn 15, 11, 16, 17).

Amen !

 

+ Jean-Marc Aveline

 

Paroisse Sainte-Marguerite
Dimanche 5 juillet 2026

Publié le 06 juillet 2026 dans ,

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