« La liturgie est l’agir du christ »
Le frère Antoine Odendall, dominicain et responsable du service diocésain de la liturgie, partage ses réflexions sur la liturgie, comme « un avant-goût de la liturgie céleste ».
Quand on parle de liturgie, de quoi parle-t-on ?
La liturgie, ce ne sont pas d’abord des rites que l’on exécute, des éléments que l’on met en place les uns après les autres. C’est avant tout un acte, l’agir de quelqu’un en particulier. Et ce quelqu’un, c’est le Christ. Les textes du Concile et des encycliques des papes, de Pie XII au pape François, évoquent la liturgie comme l’acte sacerdotal du Christ, c’est-à-dire l’agir du Christ prêtre, dans son corps total, tête et membre, qui rend un culte au Père. Et Il le fait avec ses membres terrestres, les fidèles qui deviennent les instruments par lesquels le Christ célèbre la liturgie. Cette action se traduit pour nous par un ensemble de signes, de symboles, de rites qui nous permettent d’accéder aux réalités invisibles par des choses visibles.
A Pâques, il y a eu des baptêmes, au mois de mai des confirmations. Pourquoi la liturgie est-elle différente selon les sacrements ?
La liturgie varie car nos besoins sont différents. Dieu est un et la grâce qu’Il nous donne a pour unique objet de nous rendre semblable à Lui. Nous sommes moins unifiés que Dieu, et par conséquent, cette grâce unique se proportionne aux étapes de notre vie, à nos cultures… Les rites liturgiques que je rencontre traduisent ce que Dieu veut me donner à un moment particulier de mon chemin de foi. Les rites concrets, la musique, ou encore les couleurs peuvent avoir une signification différente selon les cultures.
Quelles sont les racines de notre liturgie ?
Selon moi, il y a deux niveaux. Tout d’abord un niveau « païen », celui de la symbolique universelle. Avant même que Dieu ne se révèle à l’Homme, depuis les grottes préhistoriques jusqu’aux cultes animistes, apparaissent les thèmes de la lumière, de l’eau et du feu. Dans les religions non révélées d’Amérique du Sud ou d’Afrique, existent des rites d’initiation ou de passage autour des grands moments de la vie : la naissance, le passage à l’âge adulte, le mariage, la mort… Comme l’écrivait le pape Benoît XVI dans L’Esprit de la liturgie, ces rythmes humains sont mis lien avec le rythme de la nature et du cosmos, le levé et le coucher du soleil, l’obscurité, la lumière, la chaleur, le froid. Petit-à-petit, l’Homme va se créer un ensemble de rites pour dompter ce cosmos et évoluer sereinement à travers lui. Le rite de l’ablution ou de l’immersion est intéressant car il rejoint l’idée de ne plus avoir peur de l’eau qui noie. En l’introduisant dans une ritualité, je maitrise ce qui d’abord peut faire peur. Cela représente le premier niveau de toute liturgie, le niveau symbolique. Puis l’histoire du peuple juif dans la Bible permet de monter un cran au-dessus puisque Dieu utilise ce niveau symbolique et leur adjoint une signification particulière. C’est lui qui indique les éléments à utiliser pour les rites. Dans l’Exode, le Lévitiques, le livre des Nombres, il y a de nombreuses prescriptions rituelles et c’est assez puissant de voir que l’Homme exécute rituellement ce que Dieu lui demande, il le fait le plus parfaitement possible. Donc le vrai, le bon prêtre, dans l’Ancien Testament, est celui qui fait exactement ce qui lui est demandé, tout en ayant une certaine créativité, comme un bon artisan. Le liturge est comme un artiste qui évolue à travers des règles, et le musicien ou l’artiste est d’autant plus fécond et talentueux, à mon sens, quand il intervient dans un cadre qui est déjà bien posé.
Dans l’Ancien Testament et dans l’histoire de la liturgie, il existe donc un cadre net donné par Dieu qui indique des rites et ajoute à une symbolique universelle des significations qu’il révèle. Le Pape François, dans Desiderio Desideravi, prend l’exemple de l’eau du baptême. Quand Dieu crée l’eau en particulier, Il sait déjà ce qu’il veut en faire, Il pense déjà au baptême. Il crée l’eau et s’en sert pour donner la vie, renouveler l’Humanité par le déluge, la diviser en deux et laisser traverser le peuple hébreu. Dieu associe aux rites et aux éléments matériels des significations spirituelles.
La liturgie part donc du cosmos, elle monte d’un niveau avec la révélation au peuple juif et s’élève encore avec la Révélation chrétienne. L’eau pourra être l’eau du baptême car elle a une histoire et un passé symbolique depuis la création du monde, et que l’histoire du peuple juif lui a donné une signification nouvelle. Mais elle ne devient vraiment l’eau du baptême que par la venue du Christ dont le côté ouvert à laisser couler l’eau qui donne vie à l’Eglise. Quand nous baptisons un petit enfant, nous expliquons que cette eau n’est pas juste de l’eau. Elle n’est pas non plus simplement de l’eau qui rappelle tel ou tel évènement de la Bible. On lui dit que cette eau va laver tous ses péchés, qu’à travers elle, la grâce de Dieu agit vraiment et que l’enfant va véritablement devenir enfant de Dieu. Cette eau a le même pouvoir que celle qui est sorti du côté du Christ : elle nous « traverse » par la force agissante de l’Esprit saint. Ce n’est pas un simple souvenir : c’est à travers ces éléments matériels que Dieu se donne réellement.
C’est encore plus fort pour l’Eucharistie. L’action de Dieu non seulement traverse l’élément, le pain, mais il vient y demeurer. Rien ne change à l’extérieur, ni le poids, ni le goût mais la réalité intime, substantielle, le fait d’être du pain n’est plus là : c’est le corps du Christ. C’est uniquement grâce à l’incarnation du Christ que la matière devient capable d’accueillir la grâce. L’eau, le feu, l’huile deviennent alors les moyens pour Dieu de se donner à l’Homme. En cela La liturgie catholique est très différente de tous les rites non chrétiens qui commémorent les passages à l’âge adulte, le baptême ou le mariage républicain, l’allumage de la flamme olympique ou celle de la tombe du soldat inconnu. Dans une messe, un mariage, un baptême, une confirmation, il y a un avant et un après car quelque chose d’unique et de définitif s’est produit.
Comment la liturgie a-t-elle évolué au cours de l’histoire de l’Église ?
Les premiers textes de la liturgie dans l’Eglise concernent des communautés petites, cachées, qui ne pouvaient pas célébrer dans des lieux publics. La liturgie avait donc lieu à la maison. L’Eucharistie consiste en une petite assemblée réunie autour d’une lecture suivie de la Parole, de prières, puis d’une longue « action de grâce » la prière eucharistique, qui n’est pas encore écrite de façon définitive. Les mots de la liturgie ne sont pas encore très fixes. Les éléments sont cependant bien en place : la parole, la prière, l’offrande pain et du vin, l’invocation de l’Esprit Saint sur les offrandes la prière eucharistique, la communion, le port de la communion aux malades
Dès 313, avec l’édit de Constantin, les chrétiens peuvent avoir des liturgies plus déployées. Ils se rassemblent en « basilique » et calquent leur liturgie sur les rites impériaux. La rencontre entre la culture juive, les rites autour du pain et du vin, les offrandes et le faste de l’Empire va constituer comme un âge d’or de la liturgie.
Au cours des siècle, les rites évoluent par la rencontre de la culture romaine et de la culture franque. Par la perte du latin comme langue comprise par tous, une distanciation se crée entre les prêtres et les fidèles. Au Moyen-Age, l’architecture accentue cette distance par la construction des jubés qui sépare visuellement prêtres et fidèles. Le lien avec les fidèles se maintiendra par le prône, une catéchèse adaptée. Puis le concile de Trente retire ces jubés pour rétablir le contact visuel entre les fidèles et la présence eucharistique, sans pour autant refaire le lien entre l’action du prêtre et l’action des fidèles. Les livres de piété et de dévotion sont mis en avant pour que les fidèles puissent mieux se nourrir dans la liturgie, mais ils ne sont pas participants de la même action que le prêtre. Jusqu’à très récemment, les réponses de la messe étaient assurées par le servant ou la schola, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, même dans la forme ancienne de la liturgie.
Puis arrive le mouvement liturgique au XXè siècle qui cherche à dépasser cette séparation entre le prêtre et les fidèles. Pour cela, il mène des réflexions d’abord sur les dialogues entre prêtres et fidèles, sur la disposition de l’église et des bancs, sur la possibilité de célébrer face au peuple ou d’utiliser les langues vernaculaires. L’idée générale est de rendre possible une action unique du prêtre et des fidèles, chacun ayant son rôle propre, mais participant à sa manière à la même action liturgique. Tout cela nous amène au Concile Vatican II et à la publication d’un nouveau missel qui met en œuvre ces expérimentations.
Qu’est-ce que cette réforme liturgique du Concile Vatican II a-t-elle souhaité apporter de nouveau ou de renouveau dans la liturgie dans l’Eglise latine ?
Je ne pense pas qu’elle ait voulu apporter quelque chose de radicalement nouveau, elle a plutôt voulu retrouver quelque chose qui avait pu être abîmé ou perdu. Le but d’une réforme, ce n’est pas d’inventer, mais plutôt de ressourcer le présent avec les trésors du passé. On parle d’un ressourcement en tradition. Quand on dit « ressourcer », il y a l’existence d’une « source », quelque chose de nouveau peut rejaillir de rites qui étaient devenus un peu secs. C’est par exemple le cas de la réforme de la liturgie de la Parole de Dieu. Auparavant, on lisait très souvent les mêmes textes de l’Écriture sainte, sans grande variété. Vatican II a travaillé à un nouveau lectionnaire. Sur trois ans, si on vient à la messe tous les dimanches, on entend tout le Nouveau Testament et les plus belles pages de toute la Bible, ce qui n’était pas le cas auparavant.
Un autre point important est le rapprochement entre les fidèles et le prêtre dans la liturgie de la messe par le retour de la messe dialoguée et une simplification des rites. Ce Concile a permis de retrouver la participation active des acteurs de la liturgie, ce qui ne veut pas forcément dire faire quelque chose, mais avoir la possibilité de s’associer pleinement à l’acte liturgique.
Quant à la réception du Concile, elle a été difficile pour plusieurs raisons. D’abord, une mise en place un peu chaotique, qui a conduit à forme de désacralisation de la liturgie : au nom de l’abandon de toute forme de cérémoniel un peu rigide, la tentation a parfois été de simplifier la parole de Dieu ou les oraisons du Missel, d’enlever le Grégorien ou l’orgue, de supprimer toute distance entre les fidèles, de remplacer l’autel par des tables plus basses, de simplifier à l’extrême les vêtements liturgiques. Bref, de retirer de la liturgie sa solennité. Cela a pu entraîner des incompréhensions parmi les fidèles et une partie du clergé. Assez rapidement, un mouvement porté par Monseigneur Marcel Lefebvre a pris ses distances avec ses pratiques liturgiques puis avec l’ensemble du Concile Vatican II. Ce mouvement a conduit à un schisme dont l’histoire, malheureusement, se répète aujourd’hui. D’autres fidèles ont continué de manifester un goût pour la liturgie tridentine, c’est-à-dire d’avant le Concile, tout en demeurant profondément attachés à l’Eglise et en adhérant pleinement au Concile Vatican II. Les papes successifs – Jean-Paul II, Benoit XVI et François – ont cherché à accompagner l’Eglise dans la mise en œuvre des textes du Concile sur la liturgie au service de la communion, mais ils l’ont fait selon des approches différentes. Nous verrons comment Léon XIV souhaite poursuivre ce travail. De nos jours, le rite tridentin attire de nombreux fidèles, et particulier des jeunes touchés par sa sacralité, sa beauté, le silence qu’il permet. A mon sens, ils n’ont pas toujours les clés pour comprendre ce qui a pu conduire à la réforme liturgique, et en particulier cette volonté d’associer l’action du prêtre et des fidèles. Leur désir liturgique manifeste cependant un chemin encore insuffisamment exploré dans la mise en œuvre de la réforme. La messe de Paul VI peut en effet être célébrée de façon plus proche de ce que ces fidèles recherchent tout en étant parfaitement dans la ligne des textes du Concile.
Y a-t-il des « particularités liturgiques » dans l’Eglise et dans notre diocèse en particulier ?
Le rite romain est unifié en occident depuis saint Pie V, à quelques exceptions près qui ne concernent pas le diocèse de Marseille. Pour les rites orientaux, je ne suis pas du tout expert sur le sujet, et un ancien numéro d’Eglise à Marseille vous en apprendra plus que moi ! (rires[1]). Pour faire simple, les rites orientaux catholiques sont célébrés par des Églises en pleine communion avec Rome, mais qui ont conservé leur propre tradition liturgique, leur propre langue, leur propre musique. Marseille est à cet égard une ville exceptionnelle en France : sa position méditerranéenne et son histoire d’accueil lui ont donné une concentration rare de ces communautés. On y trouve une paroisse melkite — Saint-Nicolas-de-Myre, la plus ancienne église orientale de France, fondée en 1822 —, une communauté arménienne catholique, une communauté maronite de rite syriaque, une communauté chaldéenne, et depuis quelques années une communauté gréco-catholique ukrainienne, qui célèbre en rite byzantin à la chapelle Saint-Jean-du-Désert. À côté de ces communautés catholiques, Marseille accueille aussi des chrétiens orientaux qui ne sont pas en communion avec Rome — orthodoxes grecs, russes et roumains de tradition byzantine, arméniens apostoliques présents en très grand nombre, et enfin coptes et éthiopiens.
Vous êtes responsable de la liturgie pour le diocèse de Marseille… mais aussi frère Dominicain : pouvez-vous nous parler du « rite dominicain » ?
Voilà justement une des rares exception à l’unité des rites latins ! L’église latine célèbre presque exclusivement le rite romain, mais existe aussi le rite ambrosien, célébré à Milan, le rite mozarabe à Tolède, le rite lyonnais à Lyon et le rite dominicain célébré par quelques frères. Ces rites ne sont pas très éloignés du rite romain, mais sont plus anciens et donc souvent plus simples. Le rite dominicain a la même structure que le rite romain traditionnel mais au lieu des huit prières d’offertoire, vous n’en avez qu’une. De même pour les prières de préparation à la communion : une au lieu de trois. Il y a moins de génuflexions et de baisers. Dans les originalités savoureuses, la préparation du calice ne se fait pas au moment de l’offertoire mais au tout début de la messe. Après la consécration, le prêtre a les bras en croix pendant le Unde et memores. Enfin, un cierge supplémentaire est posé sur l’autel depuis le Sanctus jusqu’à la purification pour manifester l’action de Dieu à ce moment. Il y a un certain nombre d’autres petites différences. On pourrait critiquer une certaine archéologie dans la préservation de ces rites, mais je crois pour ma part qu’ils continuent à être une richesse pour l’Eglise.
Dans notre diocèse, il existe de nombreuses processions et fêtes populaires : quel lien existe entre la liturgie et la piété populaire ?
La piété populaire est une liturgie, ou une paraliturgie si on veut être plus précis. Quand on suit la statue de la Vierge le 15 août, c’est un bien un acte extérieur de manifestation de la foi par des signes et cela entre donc dans une définition large de la liturgie. Dans les processions très populaires, il y a des acclamations, des dialogues qui jaillissent, qui manifestent la ferveur d’un peuple et qui accueilli de manière bienveillante et positive par l’Eglise. C’est une vraie richesse, une vraie porte d’entrée de la liturgie. Le pape François a beaucoup insisté pour retrouver la piété populaire pour rapprocher les fidèles de l’Eglise.
Vous organisez régulièrement des formations pour les chants, les lecteurs, les fleuristes d’église, les servants d’autel, les organistes : la liturgie requiert-elle d’être formé ?
Oui, la liturgie requiert d’être formé mais je reste attentif à ce que les gens n’aient pas peur, par exemple, de se proposer pour faire une lecture parce qu’ils n’auraient jamais été formés. Ce qui doit venir en premier, c’est le désir de ceux qui veulent servir le Seigneur dans la liturgie. La formation accompagne ce désir pour lui permettre de se déployer de la meilleure façon. Les deux sont indissociables.
D’un point de vue plus personnel, que représente la liturgie pour vous ?
Pour moi, c’est un tout ! J’ai décidé de suivre le Christ à la suite d’une expérience de sa présence et de sa force lors d’une liturgie. Pour moi, la liturgie est le lieu privilégié de la rencontre de Dieu qui se donne à connaitre et qui agit vraiment. Quand je prie seul dans ma chambre, je sais que Jésus m’écoute et agit en moi, mais ce n’est pas une certitude aussi forte que lors d’une messe, d’un baptême ou d’une confirmation. La liturgie permet une immense proximité de l’agir de Dieu. Cela m’a toujours beaucoup frappé, et j’essaye chaque jour d’en vivre et d’en faire vivre les autres.
Propos recueillis par Sophie Lecomte
[1] lire Eglise à Marseille de mars 2025
Crédit photo Robert Poulain
Entretien à retrouver dans le Dossier « La liturgie, sommet et source de la vie de l’Eglise », du numéro de juin 2026 d’Eglise à Marseille
Publié le 15 juin 2026 dans A la une
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