« Notre petitesse n’est pas un obstacle à la fécondité de l’Évangile »

whatsapp image 2026 09 18 at 10.52.33

Rencontre avec Mgr Diego Sarrió Cucarella, évêque du diocèse de Laghouat-Ghardaïa depuis janvier 2025. Si la communauté compte environ 2000 fidèles, le territoire du diocèse est l’un des plus vastes du monde puisqu’il recouvre tout le Sahara dans le sud de l’Algérie, qui s’étend sur plus de 2 millions de km2 ; les chrétiens y sont très minoritaires. Titulaire de la chaire Christian de Chergé, à l’ISTR, Mgr Diego Sarrió Cucarella donnera une conférence le 3 octobre prochain lors de la rentrée académique de l’institut.

Vous donnerez une conférence à Marseille le 3 octobre prochain, quels sont les thèmes que vous aborderez ?

Le titre de ma conférence sera : « Unir sans confondre, rapprocher sans uniformiser. Convergences, divergences et fraternité entre chrétiens et musulmans ». Je partirai d’une conviction qui me paraît essentielle pour tout dialogue entre croyants : la fraternité ne suppose pas que nous devenions semblables, ni que nous cherchions à effacer les différences qui existent entre nos traditions. Au contraire, il s’agit d’apprendre à vivre ces différences dans la connaissance, le respect et l’amitié. Je voudrais notamment montrer qu’il existe deux écueils à éviter. Le premier consisterait à mettre tellement l’accent sur ce que nous avons en commun que nous finirions par minimiser, voire par passer sous silence, ce qui fait l’originalité de chacune de nos traditions. Le second serait de commencer par les différences doctrinales, avec l’intention de convaincre l’autre qu’il a tort. Dans les deux cas, le dialogue risque de se bloquer. Entre ces deux écueils, il me semble qu’il existe un chemin : cultiver d’abord l’amitié et la confiance mutuelle, nous ouvrir à ce qui peut nous rapprocher, tout en apprenant à connaître et à respecter ce qui nous distingue. Il s’agit aussi de savoir reconnaître, dans l’expérience religieuse de l’autre, des valeurs qui peuvent susciter notre respect, notre compréhension et même notre admiration. Enfin, je voudrais souligner que la rencontre avec l’autre ne relativise pas nécessairement notre foi ; elle peut au contraire nous conduire à l’approfondir, parce qu’elle nous oblige à en rendre compte de manière plus personnelle et plus authentique.

Vous êtes à la tête du diocèse de Laghouat-Ghardaïa, qui comprend une partie du Sahara, qui s’étend sur 2 millions de km² mais qui compte une communauté de 2 000 fidèles. Qui composent les membres de votre communauté ?

Le chiffre de 2 000 correspond aux estimations que nous avions pour le diocèse il y a quelques années, mais il est difficile aujourd’hui de donner un chiffre précis des catholiques qui vivent ou passent dans notre diocèse. Dans les orientations pastorales que nous avons élaborées cette année, nous parlons d’une petite communauté d’environ une centaine de personnes qui participent régulièrement à la vie du diocèse, à laquelle s’ajoute une population chrétienne de passage, beaucoup plus difficile à évaluer. La communauté comprend quelques catholiques originaires d’Algérie, mais surtout des chrétiens venus d’autres pays : des étudiants d’Afrique subsaharienne et de Madagascar, des travailleurs étrangers, notamment dans les secteurs de l’industrie pétrolière ou de la santé, des pèlerins et des visiteurs, ainsi que des migrants en quête d’un avenir meilleur. Nous assurons également un service d’aumônerie auprès des chrétiens détenus dans les prisons. Cette population chrétienne est très diverse, non seulement par ses origines culturelles et linguistiques, mais aussi par ses appartenances ecclésiales. Elle comprend des catholiques, mais également des chrétiens appartenant à d’autres traditions, avec lesquels nous cherchons à entretenir des liens fraternels et œcuméniques. Cette diversité est une richesse pour notre Église et constitue aussi, d’une certaine manière, une expression très concrète de sa catholicité. Quant à ceux qui assurent de manière permanente la présence de l’Église dans le diocèse, nous sommes aujourd’hui une petite quarantaine de prêtres et de consacrés, venant d’une quinzaine de pays. Nous sommes présents dans onze lieux, sur un territoire immense, ce qui fait que les distances façonnent beaucoup notre manière de vivre l’Église. Nous sommes donc une petite Église, mais une Église très diverse, internationale et ouverte, qui rassemble des personnes aux parcours très différents et qui vit sa foi au cœur de la société algérienne.

Vous avez été ordonné évêque en 2025 et avez choisi comme devise épiscopale « Ponam in deserto viam » (« Je tracerai un chemin dans le désert »), pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

J’ai choisi ces paroles du livre du prophète Isaïe, prononcées dans un contexte où Dieu annonce à son peuple, exilé à Babylone, qu’il va ouvrir un chemin nouveau. Cette image m’a beaucoup touché : même dans une situation qui semble difficile ou sans issue, Dieu peut ouvrir un chemin et faire surgir quelque chose de nouveau. Le mot « chemin » avait pour moi, lorsque j’ai choisi cette devise, plusieurs résonances. Il évoquait d’abord le pèlerinage de l’espérance auquel nous étions invités durant le Jubilé de 2025. Il rappelait aussi que les premiers chrétiens étaient appelés « ceux de la Voie ». Mais il exprime aussi, de manière très concrète et toujours actuelle, la vocation de l’Église de Laghouat-Ghardaïa : faire route avec les personnes que nous rencontrons et, notamment, avec les nombreux migrants qui traversent notre diocèse à la recherche dans l’espoir d’une vie meilleure. Le désert lui-même est également une belle image de la vie spirituelle. C’est un lieu de silence, de dépouillement et de clarté, où l’essentiel apparaît peut-être plus facilement. Dans le désert, on apprend la patience, l’endurance et la confiance. On découvre aussi que l’on ne peut pas avancer seul : il faut les autres, et il faut Dieu.

On décrit souvent l’Église d’Algérie comme une « Église de la rencontre ». Comment se passe la rencontre quotidienne avec les musulmans qui sont majoritaires et le dialogue interreligieux ?

En Algérie, le dialogue interreligieux ne se vit pas d’abord à travers de grandes déclarations ou des structures formelles. Il se vit surtout dans la vie quotidienne : les relations de voisinage, l’amitié, l’hospitalité, les petits services que l’on peut se rendre, les moments partagés. C’est un dialogue discret, qui se construit avec le temps, dans la confiance et le respect mutuel. Dans notre diocèse, cette dimension est particulièrement importante parce que nous sommes une toute petite communauté au milieu d’une société très largement musulmane. Nous vivons parmi nos voisins musulmans, nous partageons leurs joies, leurs préoccupations et parfois leurs épreuves. Nous cherchons simplement à être là, à écouter, à connaître nos voisins et à nous laisser connaître par eux, sans chercher à imposer quoi que ce soit. J’ai récemment utilisé l’image de la tente pour parler de notre Église diocésaine : une tente plantée dans le désert, fragile en apparence, mais ouverte, où l’on peut entrer, s’arrêter, se rencontrer et partager quelque chose. Cette image me paraît bien exprimer ce que nous essayons de vivre : une présence humble, accueillante et fraternelle au milieu de la société algérienne. Mais la rencontre ne consiste pas seulement à accueillir l’autre ou à aller vers lui. Elle suppose aussi de nous laisser rejoindre par lui. Elle nous oblige à sortir de nous-mêmes, à recevoir ce que l’autre peut nous apporter et à accepter de ne pas tout maîtriser. En ce sens, elle peut devenir pour nous un véritable chemin de transformation intérieure. Je crois que c’est l’une des grandes richesses de l’expérience de l’Église en Algérie : nous ne sommes pas seulement appelés à « rencontrer l’autre », mais aussi à nous laisser rencontrer et transformer par lui.

C’est au sein de votre diocèse qu’a vécu saint Charles de Foucauld au XXe siècle, quel est son héritage spirituel pour vous ?

En effet, c’est au Sahara algérien que Charles de Foucauld a passé les quinze dernières années de sa vie et qu’il y a développé ce qu’il appelait une « pastorale de la bonté ». Les lieux où il a vécu à Béni Abbès, à Tamanrasset et à l’Assekrem, ainsi que la présence de sa tombe à El Meniaa, font de notre diocèse un lieu de mémoire et de pèlerinage, mais surtout un lieu où son intuition continue de nous interroger. Son héritage ne se réduit pas à un lieu ou à un sanctuaire. Il touche profondément à la vocation même de notre diocèse : vivre une présence priante, fraternelle et discrète au cœur des populations du Sud algérien. Ce qui me frappe particulièrement chez Foucauld, c’est qu’il a progressivement compris sa vocation comme une présence au milieu des autres. Il ne s’agissait pas d’abord de faire beaucoup de choses, ni de chercher une efficacité visible, mais de vivre parmi les gens, de prier, de servir et de devenir leur frère. Le pape François a particulièrement mis en lumière cette dimension lorsqu’il l’a présenté dans Fratelli tutti comme celui qui, en s’identifiant aux plus petits, est devenu le « frère universel ».

C’est un héritage qui me paraît particulièrement actuel pour une petite Église comme la nôtre. Il nous rappelle que notre mission ne se mesure pas d’abord à ce que nous faisons ou aux résultats que nous obtenons, mais à la qualité de notre présence. Il nous apprend, à nous qui venons d’horizons différents, à habiter pleinement la société algérienne, à y prendre notre place et à y nouer des relations de proximité et de fraternité.

En avril dernier, le pape Léon XIV s’est rendu en Algérie, qu’avez-vous retenu de cette visite ?

Ce que je retiens avant tout de cette visite, c’est la manière dont le pape Léon XIV a parlé de l’Algérie et de l’Église qui y vit. Il a manifesté une grande estime pour ce peuple, pour son histoire et pour son identité profondément marquée par l’islam, tout en rappelant aux chrétiens leur vocation à être un signe humble et fidèle de l’amour du Christ.

J’ai été particulièrement touché par son insistance sur la paix. Il a parlé d’une paix qui n’est pas simplement l’absence de conflit, mais qui se construit dans la justice, le respect, la confiance et la qualité des relations. Dans un pays qui porte encore la mémoire douloureuse de la violence des années 1990, ces paroles ont eu, me semble-t-il, une résonance particulière. J’ai vraiment eu le sentiment qu’il avait touché une fibre profonde de la société algérienne.

Mais il y a une autre parole du Pape qui m’a particulièrement marqué, parce qu’elle résume très bien ce que nous essayons de vivre ici. À Notre-Dame d’Afrique, il nous a dit que « la foi n’isole pas mais ouvre, unit sans confondre, rapproche sans uniformiser et fait grandir une véritable fraternité ».

Ces mots sont d’ailleurs à l’origine du titre de ma conférence à Marseille : « Unir sans confondre, rapprocher sans uniformiser ». Ils me semblent exprimer quelque chose d’essentiel de la vocation de l’Église en Algérie : vivre notre foi chrétienne avec conviction, sans nous enfermer sur nous-mêmes, et construire avec les musulmans des relations de connaissance, d’amitié et de fraternité, sans nier les différences qui existent entre nous.

Pour moi, c’est finalement ce que la visite du Pape est venue confirmer : notre petitesse n’est pas un obstacle à la fécondité de l’Évangile. Elle peut au contraire devenir un lieu de présence, de rencontre et de témoignage. La visite n’a donc pas changé fondamentalement notre mission ; elle nous a aidés à mieux en prendre conscience et à la vivre avec une espérance renouvelée.

Propos recueillis par la rédaction

Crédit photo « diocèse de Laghouat-Ghardaïa »


Conférence de Mgr Diego Sarrió Cucarella, lors de la rentrée académique de l’ISTR le 3 octobre à 14h30 au Centre Le Mistral, 11 impasse Flammarion, 13001 Marseille.

Un entretien à retrouver dans le numéro d’octobre d’Eglise à Marseille.

 

Publié le 30 septembre 2026 dans

Ces articles peuvent vous intéresser

Qu’est-ce qu’une messe stationnale ?

Du 25 au 28 septembre prochain, le pape Léon XIV se rendra…

Lire l’article →

Angelo : l’IA de caté pour passer du virtuel au réel

Il y a moins d’un an, Lucas, jeune marseillais, a imaginé et…

Lire l’article →

De la petite voix à l’offrande de soi

Emmanuel Guerrier de Dumast est séminariste pour le diocèse de Marseille. Le…

Lire l’article →

en ce moment

à Marseille

Publications
récentes

Plus d’actualités →